Chers amis, nous poursuivons ici la publication de témoignages visant à expliquer la difficulté de porter plainte quand on est une victime d’amnésie traumatique déclenchée par des viols. Dans moins d’un an pour Natacha, qui n’a jamais déposé plainte, il sera trop tard pour la justice. Or, le récit précis et limpide de cette jeune femme de 37 ans, qui a subi une amnésie traumatique partielle de 20 ans, permet de comprendre que le viol est un traumatisme indélébile. Quels que soient les coups de semonce de soignants parfois incompétents, de paroles terriblement inappropriées, d’une culture du viol envahissante, le souvenir s’accroche dans l’inconscient des victimes tant qu’il n’est pas traité. Puis, il resurgit telle la lave d’un volcan quand le moment est juste. Vient alors le moment de la plainte qui requiert un temps de réflexion et d’analyse que les délais de prescription actuels ne permettent pas. D’où l’importance d’inscrire l’amnésie traumatique dans la loi comme un “obstacle insurmontable” suspendant le délai de prescription et de tendre vers une imprescriptibilité des viols sur mineurs.

“Nous sommes en février 2018. Dans un mois cela fera 20 ans tout juste que j’ai été violée. Il me reste jusqu’au mois d’octobre 2018, date de mon anniversaire pour porter plainte car après il sera trop tard et ces actes tomberont sous le coup de la prescription. Les trois personnes qui m’ont violée auront le droit à l’oubli alors que moi je me souviens tout juste…

– MARS 1997

J’ai 16 ans, je rentre chez moi après avoir été violée. Je suis sonnée et je me couche toute habillée. Le lendemain, je décide d’aller voir mon médecin de famille pour lui en parler. Je souffre physiquement et psychologiquement, je ne sais pas trop quoi faire. Je ne parviens pas à être claire dans mes explications, je ne me souviens pas tout. Plus j’essaye d’expliquer que je ne me souviens pas, plus je me sens ridicule. En fait, je me vois de l’extérieur et je me trouve ridicule. Mon médecin me dit qu’à mon âge on a souvent des regrets pour la première fois avec un garçon mais que je dois assumer et ne pas en faire tout un plat. Je sors de son cabinet en me disant que si mon propre médecin ne me croit pas, la police ne m’écoutera même pas si j’évoque ce “trou de mémoire”. Comment oublier deux heures de choses aussi terribles à moins d’être folle? Mieux vaut se taire et attendre un peu. Cela reviendra sûrement rapidement…

– 2000

J’ai 20 ans. Toujours rien. Aucun souvenir entre le début et la fin des viols. Je sais au fond de moi que ces deux heures ont été terribles mais je n’ai rien de concret à dire. Ma seule certitude, c’est ce premier viol. Peut être que je peux quand même au moins parler de ça à la police et porter plainte. Auparavant, je décide d’aller voir une psychologue pour “faire le point” et pour être certaine que je suis capable de le dire à quelqu’un face à face après ce long silence. Pour résumer, elle me dit que j’analyse très bien la situation, qu’elle ne peut pas vraiment m’aider mais que comme je ne me souviens pas de tout à part un “détail” (oui, on parle bien du premier viol là!…) il faut que je réfléchisse avant de porter plainte, car la plainte ne changerait certainement pas ma vie mais risquait de bouleverser celle de mon agresseur qui depuis avait probablement une vie bien remplie.

Bien entendu après cette séance je décide de ne plus retourner la voir, de ne pas porter plainte parce que pour moi oui, elle a raison. Peut-être que ce morceau manquant changerait tout ou peut-être même que j’ai imaginé le début. Peut-être que je suis vraiment folle. Je veux oublier vraiment cette fois, c’est décidé je vais me taire pour toujours.

– 2010

Après dix ans de tentatives plus ou moins fructueuses à essayer d’oublier, je fais des cauchemars, des crises d’angoisses, et ma vie quotidienne est tellement impactée que je décide à nouveau d’aller consulter une psychiatre dans le but de savoir si j’étais seule au monde dans ce cas et me rassurer aussi sur ma crédibilité si une plainte éventuelle est possible malgré tout.

Je ressors sans réponse autre que celle de devoir me concentrer sur mon fils qui vient de naître au lieu de “remuer le passé”. Et une mise en garde en plus, celle que mon agresseur pourrait après tout ce temps m’attaquer pour diffamation puisqu’il ne doit plus y avoir de preuves. Maintenant j’ai peur. Personne ne me prend et ne me prendra jamais au sérieux. Je suis condamnée au silence, mes agresseurs ne seront jamais punis parce que je ne peux plus parler. Si le personnel soignant ne me prend pas au sérieux, comment la justice le pourrait-elle? Comment notre société qui connaît peu ce phénomène d’amnésie traumatique le pourrait-elle également?
J’ai peur et je suis seule.

-AOÛT 2017

“Amnésie traumatique partielle”, les mots sont posés mais les souvenirs absents en partie. Je sais que j’ai été violée par un homme de 20 ans alors que j’en avais 16. Je sais que deux autres hommes étaient là et m’ont tenue les bras. Puis plus rien. Deux heures de vie disparues. Reprise des souvenirs quand ces trois hommes quittent la pièce me laissant seule prendre lentement conscience que je ne suis pas morte.

– OCTOBRE 2017

Après trois mois de thérapie chez une psychologue qui cette fois m’écoute vraiment, m’aide et me croit, où j’essaye de réapprendre à vivre en acceptant la perte de mémoire, tous mes souvenirs reviennent! Les deux heures de vide que j’ai depuis 19 ans reprennent leur place dans ma mémoire sans que je sache pourquoi maintenant. Je suis terrassée par leur violence, leur exactitude. Je suis submergée de tristesse et d’horreur de me souvenir non pas d’un, mais de plusieurs viols commis par trois hommes différents.

Dans ma vie de tous les jours c’est un enchaînement de raz-de-marée où l’eau ne se retire que pour revenir avec encore plus de force.

La question revient. Porter plainte? Oui bien sûr! Évidement! Mais je ne peux me résoudre à le faire car les émotions sont trop fortes et douloureuses encore pour affronter non seulement des policiers mais par la suite mes agresseurs, des avocats qui se feront un plaisir de me traiter de menteuse… comment expliquer ces années de vide sans avoir peur qu’on me regarde bizarrement, peur qu’on me dise que c’est de la vengeance ou un autre argument auquel je ne pense même pas.

Je ne suis pas prête à accepter la correctionnalisation et que mon affaire soit jugée entre un vol de vélo et une querelle de voisinage. Je ne suis pas prête non plus à encaisser tout ce qu’on pourrait me dire dans un tribunal, pas plus que je ne serai capable d’accepter encore une fois d’être réduite au silence. Je pourrai sûrement prendre ce risque un jour mais il faut me laisser du temps pour accepter, pour ne plus être submergée d’émotions rien que d’en parler.

Je me souviens tout juste… je voudrais simplement du temps. Comment me lancer dans une procédure judiciaire alors que ma famille, mes amis et même mon conjoint ne sont pas au courant? Je ne peux pas prendre le risque de faire exploser ma vie que j’ai mis tellement de temps à construire malgré les blessures.

Alors oui, j’aurais pu au moins porter plainte pour le premier viol mais des professionnels de la santé autour de moi m’ont fait sentir que cela n’était pas une bonne idée. S’ajoute à cela ce que j’ai entendu si souvent en réaction d’un fait divers à la télé par mes amis, mes collègues, des connaissances: “Elle a dû le chercher quand même”, “mais en venant là elle s’attendait à quoi?”. La culture du viol qui m’a enfermée un peu plus dans le silence chaque jour.

La loi doit protéger les victimes et non les violeurs, mais là c’est comme si mon délai de prescription n’était seulement que d’un an comme une simple contravention…

Je continue donc cette course contre la montre que je ne maîtrise absolument pas. Je voudrais que la loi me dise “on vous croit, prenez votre temps, l’amnésie traumatique vous a empêchée de le faire plus tôt” et non que dans huit mois je n’aurai le droit qu’au silence et à l’oubli…”