Cher amis, pour ceux qui doutent encore de la nécessité de rendre les crimes sexuels sur mineurs imprescriptibles et d’inscrire l’amnésie traumatique dans la loi, voici le témoignage exceptionnel d’Edmonde, 65 ans, dont plus de 40 ans d’amnésie traumatique suite à des viols. Criante de vérité, cette ancienne professeure agrégée de chimie, diplômée de l’Ecole normale supérieure décrit avec une grande précision les détails visuels, les sévices sexuels et tortures ainsi que les sensations abominables qui les ont accompagnés lorsqu’elle était enfant. Son récit révèle à quel point les souvenirs de violences sexuelles que l’on fait subir à des enfants restent imprégnés dans tout leur être jusqu’à rejaillir comme gelés dans le temps, après des années d’amnésie… D’où la nécessité impérieuse de lever la prescription de ces crimes.

Paris. Beaux quartiers. Immeuble Haussmannien. Derrière la porte du silence, le drame. L’oubli. Une quarantaine d’années se sont écoulées. Un jour, un flash. Peu à peu le voile se lève sur le passé. 10 ans de thérapie. Voici ce que je sais aujourd’hui.

Première séquence

J’ai 4 ans.

Ma mère, atteinte d’un cancer, est opérée. Durant son absence, l’aîné de mes frères me donne le bain. Il a 8 ans de plus que moi. 12 ans. Et pourtant, sous le gant, dans la baignoire, je sens ses doigts inquisiteurs sur mon postérieur et alentour. Après, il le fait sans le gant. Puis il m’allonge sur le lit de la chambre des garçons, près de la fenêtre. Avec un thermomètre, il prend ma température. J’ai mal. Trop petite, je n’ai pas compris.

Ma mère revient à la maison. Dans le salon, je lui parle avec mes mots et mes gestes d’enfant. Je lui dis : “Il m’a fait mal”. Elle ne me croit pas. Alors, je voudrais la tuer et tout casser dans le séjour double, sauf mon salon de poupée en rotin et la plante, le caoutchouc, mon amie. Je cours en tous sens. Puis le rideau tombe. Oubli. Amnésie. Lors de la thérapie, je prends conscience que je n’ai plus la sensation du toucher sur cette partie de mon corps.

Seconde séquence

J’ai 9 ans.

Ma mère fait chambre à part à cause de sa maladie. Je dors dans la même chambre que mon père, chambre en face de celle des garçons. L’aîné de mes frères a de nouveau le champ libre. Mes deux autres frères ne sont pas là, l’un est pensionnaire, l’autre à l’étude du soir. Il a maintenant 17 ans. Il est en classe préparatoire aux grandes écoles et n’a plus d’étude après ses cours.

Une fin d’après-midi, après mon bain donné par la bonne, je suis en chemise de nuit. Dans le couloir entre les deux chambres, il me demande : “Est-ce que je peux voir comment tu es faite ?”. Sans méfiance, je le suis. Il me couche en travers de son lit, soulève ma chemise de nuit et inspecte consciencieusement mon sexe avec un Bic qu’il y enfonce. Je ne comprends pas. Il rabaisse la chemise de nuit et m’intime l’ordre : “N’en parle à personne”. Je retourne à mes devoirs.

Un autre soir, je suis assise face à lui sur son lit, toujours chemise de nuit relevée. Il me prend la main droite qu’il guide fermement pour qu’elle vienne sur son sexe. Tout en moi est figé. Il est excité. Je dois lui caresser cette masse dure. Je tremble intérieurement. Je suis épouvantée. Après, je ne sais plus. Au cours de la thérapie, j’ai réalisé avoir perdu le sens du toucher de la main droite.

Je me revois, une autre fois, allongée sur le lit. A gauche, le lustre vert au néon blafard. Sur ma droite, le haut de l’armoire. Il m’a écarté les cuisses et m’embrasse le sexe. Je sens sa langue se déplacer avec volupté sur mes parties intimes. Une énergie colossale monte subitement dans mon corps. Je suis submergée par ce tsunami. Un fusible saute dans mon cerveau. Je ne ressens plus rien. Tel un zombie, il m’amène dans la salle de bains pour me nettoyer avec un gant et je retourne dans cet état second faire mon travail scolaire. J’ai déjà tout oublié quand on passe à table pour le dîner.

Les séances se succèdent. La fois suivante, il pénètre avec son doigt et cherche à me recréer par son mouvement la même excitation chez moi. Je revis cette jouissance intolérable. Je vois qu’il est exalté car mon corps est en son pouvoir. Dès qu’il a fini, je pars de la chambre à nouveau en état second. Il a créé chez moi une dépendance à la jouissance malgré mes 9 ans et je commence à rechercher celle-ci par des comportements masturbatoires.

Je suis devenue son objet sexuel. Il fait ce qu’il veut. Je suis totalement sous son emprise. Le pouvoir qu’il a sur mon corps l’excite. Et moi, des masturbations compulsives me perturbent énormément. Je ne comprends rien à tout ce que je vis. Je ne vais pas décrire les 5 années d’horreur. Quand j’ai eu mes règles, il a changé de zone de pénétration et j’ai vécu l’impensable.

Plus le temps passait, plus il devenait violent. La voix doucereuse du début s’est transformée en gestes particulièrement brutaux pour arriver à ses fins. J’ai essayé de me révolter mais, dans sa folie grandissante, j’ai compris qu’il pouvait me tuer. Alors j’ai capitulé et connu de véritables tortures. Je passe sur les instruments utilisés tels que ciseaux ou sécateur. Je voyais la scène d’en haut comme si j’étais hors de mon corps. Sa perversité était sans limite. J’ai eu souvent la sensation que lui-même était dans un état second. Quand il quittait la pièce, je n’étais plus qu’une loque, l’ombre de moi-même. Le voile de l’oubli tombait.

J’ai 14 ans. Fin du calvaire. Ma mère est décédée de son cancer quand j’avais 12 ans. Le remariage de mon père signe la délivrance. La présence de ma belle-mère me protège de mon frère.

Amnésie et thérapie

Maintenant, j’ai 65 ans.

Après de longues études (Ecole Normale Supérieure, Agrégation de chimie), j’ai mené une carrière bien remplie : professeur dans l’enseignement classique et technique puis professeur de chaire supérieure en classe préparatoire aux grandes écoles. Je me suis beaucoup investie dans mon métier, exigeant rigueur et méthode tout en accompagnant de mon mieux les élèves en difficulté. Par ailleurs, j’ai découvert le yoga à 19 ans. L’intérêt que j’ai porté aux enseignements des grands sages m’a permis de cesser d’avoir des comportements à risque me mettant en danger (valse de flirts avec même des inconnus, vitesse excessive tant sur des skis qu’au volant…).

Des comportements d’évitement m’ont permis de trouver un certain équilibre. J’ai “choisi” de vivre célibataire. Afin d’éloigner les nombreuses propositions que j’avais, j’ai caché ma féminité en m’habillant de façon masculine et en portant les cheveux très courts. Sans doute pour compenser le vide affectif, je me suis aussi beaucoup impliquée dans les arts : musique et poésie.

Vers 46 ans, j’ai retrouvé un amour de jeunesse. C’est à cette occasion que ma première levée d’amnésie eut lieu. Elle a rompu le faux équilibre dans lequel je me trouvais. Tout a basculé. Après un temps, j’en ai parlé à des amies. Puis, j’ai engagé une longue thérapie au cours de laquelle j’ai revécu l’enfer de mes jeunes années. Le corps revit à l’identique le passé. Ce sont des souffrances sans nom, avec la honte. Vomissements, flash-backs, douleurs de tous ordres, angoisses, terreurs, scènes en boucle, tout revient par bribe dans le désordre. Les pièces du puzzle se placent au fur et à mesure permettant de reconstituer un passé totalement amnésié.

Au cours de ce travail thérapeutique, j’ai pu peu à peu me reconstruire, retrouver le sens du toucher grâce à la répétition inlassable d’exercices. Mon corps s’est transformé. J’avais une silhouette masculine sans taille marquée. Ma morphologie s’est modifiée : j’ai commencé à prendre les formes d’une femme. Pour apprivoiser ma peur du contact de l’homme, j’ai pris des cours de danse de salon. Ce fut une longue et douloureuse métamorphose qui m’a permis de connaître une vraie vie de femme avec un compagnon vers 57 ans…

Justice

Je témoigne ce jour en anonymat car je n’ai pas eu la possibilité de porter plainte contre mon frère compte tenu des délais de prescription. Aucune justice n’a donc pu être rendue. J’ai eu le sentiment d’être trois fois victime: victime de mon frère, victime en vivant un calvaire lors des levées d’amnésie, victime du silence que m’impose la société. Il me semble donc impératif que l’amnésie traumatique soit prise en compte par le législateur et qu’il n’y ait aucune prescription dans ce cas

Edmonde