Ce soir, nous publions le témoignage de Sophie , 40 ans. Violée de l’âge de six à huit ans, elle a subi une amnésie traumatique jusqu’à ses 16 ans. Les souvenirs ont alors resurgi partiellement. Elle a porté plainte à 24 ans. L’enquête a été classée sans suite. C’est vers 34 ans, qu’elle a recouvré l’intégralité de la mémoire des faits. Elle plaide pour l’imprescriptibilité des viols sur mineurs.

J’ai été violée de 1983 à 1985 par le conjoint de la dame qui me gardait le mercredi lorsqu’il n’y avait pas école. Soit entre l’âge de six à huit ans. J’ai ensuite subi une amnésie traumatique jusqu’à l’âge de 16 ans. Des bribes de souvenirs ont alors commencé à remonter à ma conscience. Je croyais qu’il s’agissait de la totalité des faits mais en fait ce n’était qu’une infime partie en réalité. A 34 ans, le reste a surgi avec une grande violence et une grande précision.

Je me suis rappelé de la couleur beige de la nappe et de ses motifs (des fleurs oranges), de la grande double fenêtre de l’endroit où j’étais gardée, des odeurs, du souffle de la respiration de mon agresseur sur moi entre autres. Puis plus tard également, des souvenirs sans image comme si seul mon corps pouvait se rappeler: une explosion de douleurs physiques et d’émotions d’une grande violence. J’ai porté plainte à 24 ans en ignorant que je ne me rappelais pas de tout. Les faits n’étaient alors pas encore prescrits (le délai en cours était alors de dix ans après la majorité de la victime).

Ma plainte a été classée sans suite au motif que mon agresseur n’a pas été retrouvé. Il avait déménagé dans une autre région et son ancienne compagne, la dame qui me gardait, n’avait pas révélé son adresse. Ils étaient séparés depuis plusieurs années. J’ai étonnée d’une telle réponse. Je ne suis pas certaine qu’ils l’aient vraiment cherché. J’ai mené ma propre enquête et ai découvert une autre victime prescrite.

Aujourd’hui, mon agresseur est mort depuis plusieurs années. Il est selon moi crucial que la loi prenne en compte l’existence de la mémoire traumatique pour permettre aux victimes de porter plainte sans limite de temps. Je suis aussi favorable à l’imprescriptibilité des viols sur mineurs. Certes, me concernant les faits n’étaient pas prescrits mais je ressentais alors une énorme pression à devoir porter plainte avant mes 28 ans.

J’aurais été beaucoup mieux armée à 38, (j’en ai 40 aujourd’hui) pour le faire car entre temps, j’ai effectué tout un travail thérapeutique qui m’aide à surmonter ce passé douloureux, ce qui n’était pas le cas à 24 ans lorsque j’ai porté plainte.
Je mène un combat pour que les choses changent.

A ma vitesse, à mon petit niveau. Aujourd’hui, je suis heureuse dans ma vie mais je souhaite plus que tout que les enfants soient mieux protégés et les victimes mieux entendues et prises en charge.

Sophie