Ce soir, nous publions l’histoire de C., 22 ans, racontée avec son accord par sa mère, Giselle. C. a été violée entre l’âge de deux ans et deux ans et demi (!) par le mari de sa nourrice. Les souvenirs de ces crimes, qui ont plongé cette toute petite fille en amnésie traumatique, ont brutalement resurgi à 16 ans. C. a porté plainte. La procédure judiciaire est en cours. Ce témoignage remarquable éclaire aussi le parcours de combattant de ces victimes avant qu’elles trouvent des soins psychiatriques adaptés.

Ma fille, C. , âgée de 22 ans, a été violée par le mari de sa nourrice dans sa toute petite enfance vers l’âge de 2 ans jusqu’à ses 2 ans et demi. Avant la résurgence des souvenirs, nous avions le sentiment que son enfance s’était apparemment déroulée sans problème. Elle avait une excellente scolarité, elle dormait bien. Pourtant –cela m’est revenu après coup–, C. a multiplié les signes d’appels au secours que je n’ai pas su détecter mais qui auraient dû nous alerter moi et mon époux. Parfois elle me dit que je n’ai rien vu.

A partir de l’âge de 2 ans, elle se grattait les joues avec ses ongles, se mutilait. Vers 5/6 ans, elle s’est précipitée pour se jeter sous une voiture. A 10/11 ans, elle a voulu ouvrir la porte de la voiture pour se jeter sur l’autoroute. Vers 12/13 ans, elle a voulu se jeter du haut d’une grange à foin. Une fois, elle avait dessiné des serpents et s’était représentée enfermée derrière une grille.

Oui, il y avait plein de signes et tout cela mis en lien se recoupe avec les faits qu’elle a subis lors de sa petite enfance. Nous nous sommes en outre rappelé qu’elle n’était pas bien chez cette nourrice. Nous l’avions retirée dès que nous avons pu mais sans imaginer un seul instant ce qu’il s’y passait… et nous n’avions plus jamais, jusqu’à la remontée de ses souvenirs, reparlé entre nous ni repensé à cette période. En septembre 2011, quatorze ans après les faits, c’était la rentrée. C. était seule à la maison, son frère était à la Fac. Elle m’a appelée au bureau en me disant qu’il y avait quelqu’un à la maison. Ses propos étaient cohérents. Elle n’a pas réussi à s’endormir, elle pleurait, elle avait mal partout.

Le lendemain, elle nous a dit : « j’ai été agressée hier à la maison. Quelqu’un est rentré et m’a violée ». Elle a décrit très précisément son agresseur. A posteriori, sa description correspondait en tout point au mari de sa nourrice mais à l’époque, je n’ai pas fait le lien. Nous avons donc déposé plainte à la gendarmerie pour des viols qui s’étaient produits la veille. Au fur et à mesure, et ce même si elle restait cohérente, sont apparues des contradictions dans son récit. La gendarmerie nous a envoyés à l’hôpital pour que soient effectuées les constatations du viol qui n’ont rien donné. Très vite, ont été diagnostiquées chez ma fille des « bouffées délirantes ». Elle a été hospitalisée en psychiatrie et placée sous neuroleptiques.

A la gendarmerie, nous étions tombés sur des enquêteurs extrêmement bienveillants. Face à la cohérence de C., l’un d’entre eux a eu de fortes présomptions que quelque chose se soit produit. Il m’avait alors demandée : « avez-vous le souvenir d’un événement qui se soit passé dans sa petite enfance ? ». Nous avons réfléchi et nous nous sommes rappelés que le matin où nous avons emmené C. à la gendarmerie, elle a absolument tenu à faire un détour et nous a emmenés dans la rue de sa nourrice. Puis, nous avons progressivement pris conscience que la description de son agresseur correspondait au mari de sa nourrice.

C. a été hospitalisée cinq semaines en psychiatrie. Progressivement, les souvenirs sont remontés. Les dix premiers jours, elle restait persuadée qu’elle avait bien été violée à la maison en 2011. Mais lors d’un entretien avec un psychiatre, elle a spontanément déclaré : « ce n’était pas chez moi (nrdl : les viols), c’était dans une maison grise ». Le psychiatre a évacué le sujet. Elle a ensuite été admise dans un institut spécialisé où elle a pu enfin poser tous ses souvenirs. On a immédiatement identifié la maison de la nourrice. Elle nous a également confié que le « Monsieur » qui n’avait pas cessé d’envahir ses cauchemars pendant toute son enfance, c’était le mari de sa nourrice.

Quand notre fille a commencé à décrire la maison de la nourrice avec une grande précision, on a commencé à s’interroger. On s’est alors dit qu’il s’était passé quelque chose dans la maison. Au début, C. n’arrivait pas à parler de viols. De notre côté, nous ne lui avons jamais parlé de nos doutes et des liens que nous faisions avec son récit et ce, afin de ne pas l’influencer ni biaiser ses souvenirs. Et puis, ma fille a commencé à livrer des détails de plus en plus précis. Elle a notamment évoqué les pantalons de velours que portait en effet son agresseur. Je commençais à avoir de sérieux doutes. On allait la voir tous les jours, elle me donnait les informations. J’ai tout noté. Ensuite, je suis allée à la gendarmerie en leur donnant toutes mes notes sur le récit de ma fille. L’officier a alors reçu ma déposition avec beaucoup de sérieux et de bienveillance.

C. est sortie de l’hôpital avec un lourd traitement neuroleptique. Elle allait entrer en 1ère S. Elle a subi des difficultés de concentration. Elle a ensuite été suivie en 2011 et 2012 par un psychiatre spécialisé dans le psychotraumatisme. Ce médecin lui a permis de diminuer ce lourd traitement qui l’abrutissait. En juin 2012, elle a arrêté tout traitement. Évidemment affaiblie, elle a redoublé sa 1ère S .

C’est à la rentrée 2012 qu’elle a voulu porter plainte, ce qu’elle a fait en octobre de cette année-là pour les faits de viols subis 15 ans plus tôt. La gendarmerie s’est appuyée sur les éléments, les notes que je leur avais apportées un an plus tôt. C. a ajouté des détails : des gestes, des odeurs. Cette démarche a été très difficile pour elle. Elle avait repris le lycée à plein temps. Elle s’est mise à travailler énormément, à s’investir dans ses études. Quelques mois plus tard, nous avons demandé des nouvelles de la procédure. La gendarmerie avait auditionné l’agresseur de C. Il ne se souvenait de rien, pas même de C.. De notre côté, nous nous sommes rappelés que la nourrice nous avait demandés l’autorisation de laisser notre fille à cet homme. Lorsque nous avons informé notre fille de ces avancées, cela a été la catastrophe. Elle était terrorisée à l’idée que son agresseur vienne à la maison pour se venger.

Elle a arrêté ses études, a rechuté et a de nouveau été placée sous neuroleptiques. Nous étions en février 2013. A nouveau, C. voulait se suicider, à nouveau les souvenirs des viols l’envahissaient totalement. Elle a été hospitalisée. On ne s’en sortait pas. La vérité est que notre fille n’était pas prise en charge correctement. Finalement, nous avons réussi à la faire admettre en « soin-études », une fondation destinée aux jeunes de 12 à 25 ans qui souffrent de problèmes psychiatriques. Cette fois-ci les psychiatres nous ont écoutés et ont enfin fait le lien entre ses problèmes et les viols de son enfance. Grâce à une médecin du centre, je suis entrée en lien avec le Dr Muriel Salmona, spécialiste du psychotraumatisme.

Pendant deux ans, C. a donc été prise en charge par ce centre ainsi que par le Dr Salmona à partir de juin 2014. Dès les trois premiers mois, nous avons vu notre fille se transformer. Elle a pu diminuer progressivement puis arrêter son traitement. Elle a passé son bac en juin 2016 et s’est inscrite en BTS. Cette première année d’études a été, nous a-t-elle dit, «la meilleure partie de sa vie ». Malheureusement en octobre dernier, C. a fait une nouvelle tentative de suicide après avoir retraversé une vagues de souvenirs traumatiques des viols. Avec le Dr Salmona, elles se sont remises au travail. Nous sommes confiants car notre fille est enfin bien accompagnée. Ce type de traumatisme nécessite des soins à longue durée.

Du côté de l’enquête, sa plainte a été classée sans suite en avril 2013 juste après l’audition du mari de la nourrice. On a pris une avocate qui a déposé un recours hiérarchique auprès du Procureur général. En octobre de cette année-là, le procureur, au vu des éléments suffisamment nombreux et précis du dossier, a annulé le classement sans suite et demandé un nouvel examen de la procédure (sans que nous ayons eu besoin de nous porter partie civile). Une information judiciaire a donc été ouverte des chefs de viol et agressions sexuelles sur mineure de 15 ans.

Le juge a très vite souhaité entendre notre fille qui était encore en soin-études et fragile. L’équipe soignante s’est dans un premier temps opposée à son audition qui n’a finalement eu lieu qu’en mars 2015. Elle a été entendue alors qu’elle était encore sous traitement, dissociée. C. a ensuite subi une expertise psychiatrique qui s’est très bien passée grâce notamment à une attestation solide du Dr Salmona. L’expert a jugé que ses propos étaient cohérents et que ses symptômes pouvaient être en lien avec les faits qu’elle dénonçait.

En juillet dernier, le juge a convoqué l’agresseur de ma fille, qui a été placé sous le statut de témoin assisté à la suite de son audition. Nous espérons maintenant que le Juge va étendre son enquête auprès d’autres personnes (enfants du suspect qui manifestement ne vont pas bien non plus, enfants qui ont été gardés au même endroit…) afin de trouver d’autres victimes. Cependant, il est rare que les souvenirs reviennent précocement et de façon aussi précise quand les violences sont anciennes et il n’est pas évident que d’autres victimes potentielles se souviennent des faits…Et si elles s’en souviennent beaucoup plus tard, elles risquent d’être alors confrontées au problème de la prescription…

Nous connaissons la réalité du système judiciaire et ne nous faisons pas d’illusions sur l’aboutissement éventuel de la procédure. Pour notre fille, cette démarche judiciaire est cependant très importante. Elle veut savoir, elle veut qu’on aille au bout. Elle a peur que son agresseur ait récidivé. Elle est toutefois tout à fait informée des difficultés d’une telle procédure.

C. n’est pas concernée par la prescription mais elle est tout à fait consciente du problème. Nous pensons qu’il faudrait que le délai de prescription coure à partir du moment où les souvenirs remontent à la conscience. On ne pouvait pas porter plainte plus tôt du fait de l’amnésie. Notre fille nous a donnés tellement de détails précis, que nous n’avons jamais douté de ses souvenirs et des faits qu’elle avait subis. Certaines fois, des parents préfèrent ne pas affronter la réalité. Nous, cela fait six ans que notre vie a basculé. On se sent coupable, coupable de n’avoir rien vu. Notre fille nous en a voulus. Mais nous avons la chance qu’elle soit prise en charge par une spécialiste. Sans le Dr Salmona, notre fille ne serait plus là. Ce type de traumatisme dans la très petite enfance entrave toute la construction de la personnalité.

Nous espérons que notre témoignage sera utile. Il faut vraiment que les pouvoirs publics prennent conscience de l’existence de l’amnésie traumatique et de la nécessité que cette amnésie soit considérée comme un obstacle majeur au dépôt de plainte différant le délai de prescription.

Le parcours des victimes est déjà suffisamment compliqué sur le plan médical, elles mettent souvent des années à trouver une prise en charge efficace. Il est presque impossible pour elles de mener en parallèle des démarches sur le plan judiciaire sauf pour celles qui ont le soutien de leur entourage ou qui ont suffisamment de force en elles pour y arriver. Il est donc nécessaire de faciliter ces démarches judiciaires, de faire en sorte que plus aucune victime ne se voit opposer cette notion de prescription car même si la prolongation du délai de 30 ans après la majorité semble être en bonne voie, il restera toujours des personnes dont l’amnésie sera plus longue. Il est inconcevable qu’elles ne puissent pas obtenir réparation alors que leur vie a été fracassée.

L'histoire de C. racontée par sa mère Giselle.