Au lendemain de mon audition au Sénat, le combat continue, le combat politique, sociétal mais aussi le combat intime de chaque victime.

Très émue de publier le témoignage de Philippe, un traducteur de 54 ans. Il a vécu une amnésie traumatique partielle d’une trentaine d’années après une enfance marquée par l’inceste maternel et de multiples abus sexuels. Philippe a progressivement recouvré la mémoire après la mort de sa mère au milieu des années 90. Aujourd’hui encore, il est assailli par les flashs de souvenirs.

« Je suis né dans une petite ville de Bourgogne. Mon père était artisan et petit commerçant. Ma mère, fille de l’assistance publique. Mon père avait perdu sa mère assez tôt et a dû travailler très jeune: il était hébergé chez son patron dans l’étable, avant ses 15 ans et avait un niveau scolaire d’école primaire. Ma mère avait perdu ses parents très tôt, sa mère était décédée du cancer, son père s’était suicidé.

Nous étions trois enfants, trois garçons. Ma mère a très vite commencé à boire. Elle a rencontré une autre femme avec qui elle est devenue amie et qui buvait aussi. Je me suis toujours souvenu des rapports incestueux que m’a imposés ma mère jusqu’à mes 18 ans. Au milieu des années 90, après la mort de ma mère, j’ai voulu reprendre contact avec l’ancienne amie de ma mère. C’est l’une de ses filles qui m’a répondu. Elle m’a appris pourquoi je n’avais aucun autre souvenir, à part quelques images anodines sans histoire. Pas un seul souvenir de la maison, pas un seul souvenir de l’autre maison, celle de cette amie.

La fille de cette femme m’a alors parlé de ces soirées chez elles durant lesquelles les enfants – elle-même, sa sœur, moi – étions offerts en pâture aux invités, des locaux, des notables, d’autres personnes encore. C’est alors que les flashbacks sont arrivés. Je n’y croyais pas, mais certains ont été confirmés par ma nouvelle correspondante, d’autres l’ont été par mon petit frère malgré lui, par des mots qui lui ont échappé parce qu’il ne voulait pas parler. Vendu par ma mère, offert en sa présence ou dans des soirées trop mondaines pour que ma mère, roturière qu’elle était, puisse participer – voilà ce que j’ai découvert de mon enfance.

Pèle mêle sont apparus des flashs : une voiture noire, une table en pierre, des gens en blanc. Moi attaché…violé. Certains souvenirs ont été confirmés par la fille de l’amie de ma mère. Bien sûr, je ne pourrai rien prouver. Je dois vivre avec ça. La remontée de cette réalité-là a été difficile. D’un coup, j’avais un passé au lieu d’un blanc total, mais je ne m’attendais pas à une telle histoire.

Je ne voulais pas y croire au départ et j’ai tout fait pour vérifier s’il ne s’agisse pas de simples suggestions. Je ne suis pas de ceux qui croient en l’hypnose ou en ces approches qui ne reposent sur rien de prouvé, sur de bons vieux faits scientifiques. Si j’ai été amené à me convaincre, ce n’est pas sans avoir passé au tamis de la critique toute cette histoire qui m’est revenue. Mais l’histoire tient debout et elle a été confirmée en des points clé, ce qui fait que je ne peux pas la rejeter.

Et puis, il y a ces flashbacks et ces réactions bizarres lorsque, au détour d’un site, je tombe sur une photo qui me dit quelque chose sans que je sache pourquoi. Parfois ma femme me présente une photo et, dans la grande majorité des cas, rien ne se passe. Parfois, je déclare n’avoir aucun souvenir de la personne représentée, ne pas la connaître, mais je me mets à pleurer en riant, sans comprendre mon propre état, presqu’en le niant. J’affirme ne rien ressentir alors que je suis en larmes, que les mots sont difficiles à trouver.

Avoir vécu toute ma vie avec un grand vide de souvenirs peut paraître bizarre. C’est très inconfortable de ne rien avoir à raconter à mes propres enfants : je n’ai rien à leur léguer à part cette histoire de souffrance que j’essaie de rendre aussi légère que possible. Je ne suis pas du genre à faire tout un plat de ce qui m’est arrivé. Si ce n’était pour ma femme, je n’en parlerais même pas. Je n’en parle d’ailleurs qu’à peu de personnes parce que personne ne me croirait. D’ailleurs, personne ne veut écouter. La réponse que j’ai obtenue les quelques fois où je commençais à parler des choses les moins pesantes était en général : « non, je ne peux pas l’entendre, c’est trop dur ». Je sentais que même des personnes qui m’appréciaient ne pouvaient pas recevoir mon histoire de peur d’être déstabilisées. Donc j’ai tout gardé en moi.

Je me suis construit une carapace qui fait que, très jeune déjà, je pouvais me taire ou parler sans qu’on voit la différence. On m’a souvent reproché ma froideur, voire mon cynisme, mon insensibilité, mais comment pouvais-je faire autrement : en moi tout bouillonnait et je risquais de tout mettre à feu.

On m’a appris à me taire – ma mère m’a tout appris : comment faire plaisir, quand se taire, souffrir en silence. J’ai dû désapprendre tout cela et ma femme a toujours été à mes côtés pour cela. Mon grand-frère est mort seul, avant la cinquantaine, dans la misère. Mon petit-frère a réussi à saborder sa seule véritable histoire d’amour et vit seul, à cinquante ans. Je suis le seul à avoir fondé un foyer avec des enfants, à avoir étudié – j’ai une maîtrise en philosophie, un master en philosophie de Manchester, et j’avais même commencé un doctorat à Londres que j’ai dû abandonner à la naissance de mon premier fils.

Je suis traducteur, mon travail consistant à essayer de comprendre les intentions de celui ou de ceux qui écrivent… Mon histoire est donc, somme toute, une réussite, même si la souffrance n’a pas complètement disparu.

Au cours de ma vie, j’ai fait quelques tentatives de suicide. J’ai eu une dépendance à l’alcool qui m’a poursuivi pendant des années, des conduites à risques tant physiques que psychologiques, une tendance à tout faire pour me faire rejeter, une dépression pendant plus de la moitié de mon existence. Et pourtant, j’ai eu de la chance. Lorsque j’allonge la liste des maux dont j’ai pu souffrir, ce n’est pas pour me plaindre, mais pour faire savoir à ceux qui ne savent pas quel est le lot de ceux qui doivent vivre tout cela, seulement parce que des malades s’en sont pris à eux quand ils étaient gamins. L’amnésie a été un refuge mais elle est devenue aussi une condamnation, une torture, chez certains de nous.

J’ai eu la chance de m’en tirer à peu près correctement, mais la grande majorité des gens comme moi traînent leurs douleurs et tournent en rond… J’ai fait le tour des forums et rares sont ceux qui pourront un jour sortir de leur souffrance ».

Philippe

Traducteur