A l’avant-veille de Noël, nous publions le témoignage poignant d’Eliane, 61 ans. Sa vie s’est arrêtée le jour où elle a été violée à l’âge de 16 ans. Le reste, elle le raconte avec clarté, lucidité et douleur. Eliane est en amnésie traumatique depuis 45 ans, elle n’en est toujours pas sortie. Elle plaide pour l’imprescriptibilité des viols sur mineurs.

Je suis née dans une grande famille bourgeoise catholique. J’ai grandi dans une banlieue parisienne chic et ai été éduquée dans des instituts religieux. Mes parents occupaient de hautes fonctions. A 16 ans, je suis danseuse et musicienne. Je prépare les concours. J’ai beau avoir 16 ans, je ne suis qu’un +bébé+, une fillette. Je porte des jupes plissées bleue marine, un chemisier à col blanc, des mocassins. J’ai de longues nattes. Je n’ai jamais mis de pantalon de ma vie. Avec mes frères et sœurs, nous devions faire la révérence à nos parents.

Le dimanche 12 septembre 1972, juste avant la rentrée des classes, je me rends à une répétition générale de danse pour le concours de l’Opéra de Paris près de Paris. Vers 14H30, je crois une connaissance de mes camarades de danse, un homme de 23 ans. Il me dit « est-ce que tu veux venir boire un verre après ma répétition ? ». Moi naïve, j’y suis allée. A partir de là, je suis incapable de vous dire ce qu’il s’est passé, incapable. Je suis en amnésie traumatique depuis 45 ans.

Vers 19H30, 20H ce soir-là, je rentre à la maison un peu sonnée, ne me sentant pas bien du tout mais je n’ai aucun souvenir de ce qu’il s’est passé. Puis au fil des mois, je me suis sentie de plus en plus mal, j’avais mal au ventre. Maman a alors fait venir un médecin de famille qui assure qu’il faut m’hospitaliser d’urgence car je fais une leucémie.

Arrivée à l’hôpital, on me fait des examens. Une demi-heure plus tard maman revient et prononce ces mots : « ce n’est pas grave, ce n’est pas une leucémie mais tu attends un bébé ». « Que s’est-il passé ? », me demande-t-elle. Sonnée, je réponds : « maman, je consacre ma vie à la danse et à préparer mon baccalauréat. Je ne sais pas ». J’avais alors deux ans d’avance. Je n’ai absolument pas pris conscience de ma grossesse, j’avais juste pris 4 kilos. Je n’avais aucune éducation sexuelle. Nous n’abordions jamais ce sujet. Je ne comprenais rien à la situation. Ma mère ne me disait rien. J’entends alors une conversation dans le couloir entre ma mère et le médecin qui lui dit alors « j’ai examiné votre fille et il a dû se passer quelque chose de grave car elle attend un bébé mais elle est encore vierge. Elle a été agressée et cela a dû se passer très vite ».

J’ai 61 ans mais je ne sais toujours pas ce qu’il s’est passé. Mes parents m’ont alors emmenée en Suisse et à Londres pour tenter de me faire avorter puisqu’à l’époque c’était encore illégal en France. Mais c’était trop tard, la grossesse était déjà avancée, les médecins leur ont dit : « on pourra peut-être sauver le bébé mais pas la mère ». Puis mes parents, qui craignaient le qu’en dira-t-on ont décidé de me « planquer » afin que je mène ma grossesse jusqu’à son terme à l’abri des regards. Sans dialogue, ni explication.

Durant l’été 73, j’ai accouché (sous X ai-je appris plus tard). Ils m’ont endormie totalement pour que je ne vois pas le bébé. On m’a juste demandée de donner un prénom, j’ai alors su que c’était un garçon. Le lendemain, je me suis réveillée comme si j’avais subi une opération. Maman ne m’a rien dit. On m’a fait signer un papier par lequel je m’engageais à ne jamais rechercher ce garçon sinon j’irais en prison. C’était comme ça à l’époque.

Je suis sortie de l’hôpital et nous sommes partis en Italie pour les vacances d’été. On n’a jamais plus parlé de cela, jamais, jamais.. comme si j’avais subi une simple opération d’appendicite. Je n’ai évidemment pas pu passer mes concours : ni l’Opéra de Paris, ni le conservatoire. J’étais déjà un être fini. Rien n’a bougé. On faisait comme s’il ne s’était rien passé. « Il faut oublier, il faut oublier ». Ah ça je l’ai entendu ! Après l’accouchement, j’étais déjà morte, dépressive, je n’étais pas prise en charge sur le plan psychologique. On prétendait dans ma famille que tout allait bien puisqu’il ne s’était « rien passé ».

En septembre 73, j’ai tenté de retourner en terminale, de passer mon baccalauréat. J’ai tenu quelques mois. Puis j’ai quitté l’école. J’ai alors commencé une anorexie mentale. Pendant un an, je mangeais une pomme par jour l’hiver, une tomate par jour l’été. Je me faisais vomir si je devais manger plus. Mes parents n’ont rien vu. Ou n’ont rien voulu voir.
Un jour mon frère aîné est arrivé à la maison. J’étais alors tombée à 21 kilos. Il a dit « Eliane, c’est une zombie, une enfant morte, on l’emmène tout de suite à l’hôpital ».

Je me suis retrouvée à l’hôpital Sainte-Anne dans une chambre avec des barreaux aux fenêtres. On m’a enfermée. J’y suis restée trois ans. Une de mes camarades d’alors était Valérie Valère, l’auteure du « pavillon des enfants fous », également anorexique qui s’est par la suite suicidée. On allait ensemble à la pesée. Pour s’alourdir, on se mettait des choses dans les poches. Puis on m’a transférée en clinique psychiatrique. J’étais enfermée dans une chambre, attachée dans mon lit sous perfusion avec interdiction de voir mes parents. On me faisait du chantage. On me mentait. Je suis restée attachée quelques mois.

J’ai réussi à me sauver de la clinique. Je suis rentrée chez mes parents et me suis cachée sous mon lit. Deux molosses sont alors arrivés, ils m’ont attachée et m’ont enfermée. A l’époque, aucun médecin ne me posait aucune question. L’anorexie mentale, personne ne connaissait. Je voyais un psychiatre une fois par semaine, je passais une demi-heure sans rien dire. Lui non plus ne disait rien. Ils m’ont juste dit « quand vous pèserez 35 kilos, vous sortirez ».

Je suis restée cinq ans et je suis sortie en 1978. Les médecins m’ont recommandée de ne plus rester en contact avec mes parents. J’ai choisi d’aller dans une grande ville du sud. J’aspirais à faire du droit, je voulais être juge des enfants. Mais quand je suis arrivée dans cette ville, je n’arrivais pas à sortir dans la rue. Je ne pouvais pas supporter de voir un homme derrière moi. Alors je suis restée chez moi enfermée. Je voyais une psychiatre qui me faisait une analyse, mais c’est une psychothérapie qu’il aurait fallu faire. En 25 ans, je n’ai pas pu parler. J’étais un zombie. J’allais la voir trois fois par semaine parce qu’on me le demandait. Je n’ai pas pu faire d’études.

En 1984, papa est décédé, la famille ne pouvait plus payer mon appartement. J’ai été reconnue allocataire de l’AH. Je vis avec 700 euros par mois. Mes frères et sœurs occupent de très hautes fonctions. Je les ai très peu vus. Quant à moi, je ne peux pas conduire, sortir seule, je suis quelqu’un de mort. Je ne sais toujours pas ce qu’il m’est arrivée. J’ai forcément été violée, je ne suis pas la sainte vierge.

Mon agresseur faisait des études de médecine. Il y avait des drogues. Je me demande ce qu’il a pu m’arriver. J’aimerais bien faire de l’hypnose. J’ai envie de savoir. Et de porter plainte. De toutes les façons, ma vie est foutue depuis le 12 septembre 1972. Il ne faut pas de prescription. Si j’ai envie de porter plainte quand j’aurai 90 ans, je veux pouvoir le faire.
J’ai un psychiatre. Je suis sous traitement. Je suis handicapée à 80% avec une restriction substantielle et durable pour l’accès à l’emploi. Mon psychiatre m’a diagnostiquée une agoraphobie réactionnelle liée à un état de stress post traumatique et à une amnésie traumatique. Je ne peux plus sortir dehors. J’ai peur de tout.

Je subis tous ces évènements. Je n’ai pas eu de jeunesse. Les jeunes vivent, je le vois bien. Je n’ai rien eu de ma vie. Je n’ai rien. Je ne peux pas aller dans un restaurant car il y a des hommes partout. J’ai peur de tout le monde, je n’ai pas vécu. J’ai subi, j’ai subi, je subis… J’ai fini par comprendre que j’étais en amnésie traumatique. La maladie, ce n’était pas l’anorexie, c’était l’amnésie traumatique. Je pèse 37 kilos aujourd’hui. Je n’y arrive pas. Je vois des psychiatres depuis 40 ans et je ne dis rien. Ce sont des femmes. Je ne suis jamais allée de ma vie chez un gynécologue. Cela n’est juste pas possible. J’ai de la chance de ne pas être malade. Personne ne me déshabillera. Voilà la vie d’enfer que je vis. Je n’ai rien fait de mal. On m’a mis en hôpital psychiatrique et maintenant je suis en prison chez moi.

J’aime lire et j’aime la musique. Je joue de la trompette. Je mange tout en ayant un rapport très spécial à la nourriture. J’ai un corps massacré. Je ressemble à une jeune fille de 18 ans, je n’ai pas de forme. Je n’ai pas vieilli. Mon visage n’a pas une ride. Je suis restée la jeune fille que j’étais à la veille de mon agression. Je n’ai pas bougé d’un poil.

45 ans après les faits, vivre avec un blanc total, ça m’empêche de vivre. On m’a volée une partie de ma vie. J’ai fait des recherches pour retrouver mon garçon. Il a été adopté. J’attends de pouvoir retrouver ma mémoire. La mémoire je ne sais pas ce que c’est. Je voudrais pouvoir porter plainte. Il faut de la force. Tout me paraît difficile. Ma mère a 90 ans. A partir de février à ma retraite, je vais devoir vivre avec 318 euros. Je ne sais pas ce qu’il se passera, je n’ai pas eu de vie.

Aujourd’hui tout est difficile, j’arrive un petit peu à faire des choses. Je suis obligée d’aller avec quelqu’un dès que je sors. J’ai une amie. C’est elle qui m’emmène où je veux. Je ne suis jamais allée à un mariage de ma vie. Ce n’est pas possible cette vie de con. J’ai des tocs et j’ai fait plusieurs tentatives de suicide. Tout s’est cassé. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un. C’est pas ça la vraie vie. Je ne saurais jamais ce que j’aurais pu être si je n’avais pas été violée…Je suis une femme qui rétrécit. Je suis un chat écorché.

Je sais où est mon agresseur. Il vit dans l’Ouest, il a huit enfants. Cela me met dans un état monstrueux de savoir cela. Si je le menace il peut porter plainte contre moi. Il a 68 ans, il travaillait dans les assurances. Avant les viols, je ne l’avais rencontré que deux trois fois. A cette époque, seules mes études supérieures et artistiques comptaient. Je souhaite écrire mais je n’y arrive pas. Je pleure.

J’ai vécu 45 ans d’amnésie traumatique dont je ne suis pas encore sortie. C’est comme si on était à côté de sa vie. Je voudrais retrouver la mémoire pour reconstituer tout le puzzle, pour pouvoir mettre des images, comprendre. Toute petite, j’ai été abusée par un membre de la famille, je devais avoir trois ou quatre ans. Cette agression je l’ai toujours enfouie mais je l’ai toujours sue et je ne l’ai pas oubliée.

Le mouvement Balance ton porc, c’était indispensable. Parce que moi, on m’a coupée le sifflet toute ma vie. On ne m’a jamais donnée la parole. C’est extraordinaire que les femmes puissent enfin parler. Moi, on m’a mise en HP pour ne pas faire de vague. Avec ce mouvement, je me sens moins seule. Je voudrais exister. Je suis membre de l’association « Parler » de Sandrine Rousseau.

Je connais le déroulement de ma vie, mais il y a juste le viol que je suis incapable de décrire et c’est terrible. Au fil du temps, c’est lui qui maîtrise ma vie, qui la guide. Il faut que les gens comprennent à quel point c’est violent. L’amnésie traumatique, c’est une souffrance indescriptible, ça sort de l’entendement, je n’ai pas de mots pour le décrire.

Eliane