Bonjour à tous, pour lancer l’année 2018, nous publions l’histoire de Françoise, une artiste peintre âgée de 58 ans. Violée à entre l’âge de 3 et de 5 ans par trois hommes. 40 ans d’amnésie traumatique totale. Un témoignage magnifique où elle raconte comment elle a su «renaître de ses cendres » après l’immersion dans les abysses de son âme pour aller à la rencontre de sa « singularité ».

J’ai choisi de témoigner afin d’apporter, dans la limite de mes possibilités, mon aide à ce combat de façon à faire avancer la société. J’ai été violée entre l’âge de 3 ans et 5 ans, c’est-à-dire entre 1962 et 1964. A l’époque, mon père avait été nommé haut-fonctionnaire dans une ancienne colonie française du Maghreb. Lorsque nous sommes arrivés au Maghreb, les maisons des Français rentrés au pays étaient proposées aux nouveaux arrivants. Nous nous sommes installés dans la maison d’un homme qui fut un haut responsable politique, où se trouvait son homme de ménage appelé Mohamed, un grand berbère plus âgé que mon père.

C’est cet homme qui m’a violé en compagnie de deux autres hommes, dans la maison où nous vivions, dans sa chambre. En 2002, j’habite alors en Espagne. Je désire arrêter de fumer et j’entreprends une psychothérapie avec une psychiatre. Au bout d’un an, 2003 le souvenir est arrivé, comme si un rideau s’ouvrait sur une scène qui avait toujours été là. Je me souviens alors du gros ventre poilu de Mohamed, et je me souviens avoir pensé qu’il était « foutu » comme mon père, en plus gros, plus poilu. Je me souviens qu’il est obligé d’agiter son sexe pour bander. Je suis sur son lit et derrière moi un type me tient les mains. J’essaye de me débattre et j’ai tellement peur que je sors de mon corps.

A ce moment-là, je me rends compte qu’ils sont trois. Puis une douleur inqualifiable, innommable (et pourtant, j’ai eu des otites). Cette douleur est «extraterrestre » et me fait m’évanouir. La suite de mon souvenir, je suis accroupie dans sa chambre, adossée au mur, et il me hurle dessus en me disant que c’est comme ça qu’on punit les petites filles désobéissantes. Il ouvre la porte et ma sœur qui a 2 ans et demie de plus que moi, est derrière. Elle dit à Mohamed qu’il n’a pas le droit de me gronder et je monte les escaliers avec elle. Lorsque nous montons, je sors de nouveau de mon corps.

En 2003, j’ai 44 ans. Les souvenirs ont donc rejailli après 40 ans d’amnésie totale. Je ne sais pas si ça s’est reproduit. Je suis toutefois quasiment sûre que oui puisque nous vivions avec ce type, mais je n’ai pas cherché à en savoir plus. Je n’ai évidemment pas porté plainte, je ne savais même pas qu’il y avait prescription. La question est de savoir qui on veut protéger par la prescription. Je suis contre la prescription et l’amnésie traumatique doit évidemment être inscrite dans la loi, non pas tant pour punir les violeurs qui doivent l’être mais surtout pour avoir la reconnaissance d’une autorité qui défend les plus faibles.

Soit la société est civilisée et défend les êtres vulnérables, soit elle est sous le coup de la loi du plus fort, sous le joug de laquelle celui qui mesure 1,60 mètre et pèse 50 kg obéit à celui qui mesure 2 mètres et pèse 100 kg. Ma sœur s’est souvenu de ce dont je lui ai parlé et puis elle n’a plus du tout voulu aborder cette histoire trop douloureuse, apparemment impossible à digérer. Parfois cependant elle m’en reparle, en me disant qu’elle aussi a été victime de ce type. J’ai de mauvaises relations avec ma sœur.

Voilà, la triste histoire du viol dont j’ai été victime. Je désire rester anonyme, ma mère est morte en 1997, mais mon vieux père, toujours vivant, refuse de reconnaître notre traumatisme. Aujourd’hui, j’ai 58 ans et je suis toujours suivie en psychothérapie avec une psychiatre. Il y a deux ans, j’ai fait de l’hypnose. Cela m’a aidée à dépasser un stade de souffrance. Je me sens beaucoup mieux depuis. Mon traumatisme est toujours là mais il me fait moins souffrir. Je ne suis pas mon traumatisme, je suis beaucoup plus que cela. Avant, la résurgence des souvenirs, j’avais beaucoup d’angoisses dont j’ignorais l’origine. J’étais triste. La sortie de l’amnésie traumatique a été comme un puits sans fonds. On passe par toutes les couleurs de l’arc en ciel avant de se calmer. Mais à partir du moment où j’ai découvert l’origine de mon mal être, je l’ai aussi vécu comme une délivrance.

Je suis résolument optimiste car j’ai la connaissance de la renaissance de mes cendres. Je sais que j’ai été torturée, maltraitée mais finalement la vie reprend le dessus.Car partant de là, je pouvais certes me mettre une balle dans la tête. Mais je me suis dit que j’avais la chance d’être encore sur cette planète, alors autant en faire quelque chose. Je suis d’ailleurs beaucoup plus équilibrée et plus solide qu’avant la résurgence des souvenirs.

J’ai l’impression que je suis en train de m’approprier ma vie, et c’est pour moi un grand sujet de satisfaction. Ce n’est pas un acte volontaire, c’est un mûrissement. Si personne ne peut nous retirer ce que nous avons vécu, le plus important est de savoir ce que nous allons faire avec ces horreurs. Beaucoup d’artistes sont des traumatisés car ces traumas sont comme un engrais qui permet de faire fleurir les plantes que sont les arts. Mais ça sentira toujours l’engrais.

Et si nous en profitions pour nous approprier nos vies, lâchons nos poubelles et nos souffrances pour trouver notre singularité, celle que nous avons tous mais qui nous fait si peur car elle nous renvoie à notre solitude? Peut-être que nos traumas sont une opportunité pour affronter nos démons, peut être que ceux qui sont indemnes de trauma sexuel pendant leur enfant sont inaptes à aller chercher leurs singularité ? Mozart, Vermeer, Picasso etc. étaient arrivés à développer leur singularité, pour y arriver, ils sont allés chercher au plus profond de leur obscurité et ont touché universellement.

Je suis peintre, c’est d’ailleurs l’axe de ma vie, une façon de m’exprimer sans mots. Je crois que la création nous dépasse. Nous sommes tous singuliers, tous uniques. Notre problème vient du fait que nous passons notre temps à nous comparer aux autres, mais nous sommes tous parfaits si nous arrivons à l’essence de ce que nous sommes, c’est à dire à notre singularité. Quand on arrive à sa singularité, c’est génial. La spiritualité aussi aide à voir au-delà des abus sexuels.

Petite, j’étais nulle en classe, je n’ai jamais rien compris, du coup que j’ai eu d’autre choix que d’être moi-même. J’ai toujours eu l’impression d’être marginale. Un jour, j’ai découvert la peinture et ça m’a plu. La recherche d’une authenticité me guide. Lorsque je travaille, je ne peux ni être dans le mensonge, ni dans quelque chose de faux. Et ce notamment parce que j’ai été victime, petite, de choses cachées qui tuent. Quand on a vécu ce genre de choses, on ne peut pas supporter les faux semblants.

Françoise

Artiste peintre