Ce soir, nous publions le témoignage de Mylène, 58 ans. 40 ans d’amnésie traumatique après des années d’inceste perpétré par son père de l’âge de 2 à 12 ans. Ce récit met en lumière les mécanismes de dissociation et d’évitement face à l’insoutenable, au sein d’un un huis clos familial muselé par les non-dits et l’isolement de victimes à la merci d’un prédateur. Il montre aussi comment la parole arrive à se libérer, non sans douleur, au bout de très nombreuses années. A la veille des fêtes, formons le vœu qu’un jour en France les viols sur mineurs seront imprescriptibles.

J’ai grandi dans un petit village du centre-est de la France. Mon père était menuisier ébéniste. Ma mère aidait mon père dans son activité et faisait également de la couture. J’ai un frère et une sœur aînée. Enfant je me sentais différente des autres. Je pensais que je n’étais pas normale. Très tôt au CP, j’ai eu des problèmes d’énurésie et d’encoprésie. Je me suis toujours rappelée des viols que m’a fait subir un membre de ma famille, âgé de 29 ans, lorsque j’avais 15 ans. Il se jetait sur moi d’une façon violente. Je ne me laissais pas faire, donc c’était difficile.

Pour le reste, je n’avais aucun souvenir.

En 1992, j’avais alors 32 ans, ma nièce a envoyé une lettre dans laquelle elle expliquait que mon père l’avait violée à partir de l’âge de deux ans et qu’elle n’irait pas à son enterrement quand il mourrait. Avec mon frère, nous nous sommes alors demandé si d’autres enfants avaient également été victimes de mon père. Mon père était encore en vie à l’époque mais il avait la maladie d’Alzheimer. Nous sommes allés le voir avec mon frère. Je suis restée derrière la porte car je pensais que je n’étais pas concernée même si je trouvais que ses actes étaient horribles. Mon frère lui a alors dit qu’il pouvait aller en prison pour cela.

Puis j’ai pensé à mes trois enfants (deux garçons et une fille) que j’avais confiés à mon père pendant les vacances. Je les ai emmenés chez un pédopsychiatre qui m’a rassurée. On s’est alors dit que ma nièce était un cas isolé. Ma fille est alors tombée malade quand elle avait 16 ans. Elle a fait une grave anorexie mentale. Elle est restée hospitalisée pendant trois ans dans un service pour adolescents. C’est au cours de ce séjour, qu’elle nous a appris que mon père l’avait violée de l’âge de 18 mois jusqu’à ses cinq ans. Cela été un énorme coup de massue pour moi. C’était abominable de savoir que je n’avais pas su protéger ma fille.

En 2001, elle nous a demandés d’organiser une réunion familiale pour savoir si d’autres membres de la famille avaient été concernés par les agissements de mon père. C’est là que j’ai appris qu’il avait violé ma sœur, ses trois filles, deux autres de mes nièces et mon fils. A tous, il leur avait imposé des fellations. Les faits avaient commencé lorsque les petites avaient deux ans. Pour ma sœur, les abus ont duré jusqu’à l’âge de 14 ans. J’écoutais tout cela en pensant aux autres, jamais à moi. Je ne me sentais pas concernée par ces actes.

Peu après cette réunion, en 2002 (j’ai alors 42 ans), je me promenais autour de la maison avec ma nièce, l’une de celles que mon père a abusée. Nous parlions de tout et de rien. Tout à coup, j’ai eu un flash dans ma tête. Une image très nette de l’endroit et de la façon dont mon père m’a (moi aussi) abusée. C’était chez mes parents, il y avait un petit sas entre la porte d’entrée et la salle à manger. J’étais assise avec mon père sur la caisse en bois qui protégeait le compteur d’eau. On était enfermé dans le sas. J’ai vu la scène, j’ai vu mon pantalon en feutrine vert kaki. Il voulait que je lui touche le sexe et je ne voulais pas. Il m’a alors tapé la cuisse et saisi la main pour que je la mette sur son son sexe. J’ai senti que c’était mouillé, j’ai eu une forte sensation de répulsion.

J’avais alors 12 ans. J’étais en 5e et j’avais des problèmes d’énurésie.

Ces images ont resurgi d’un coup comme une explosion. J’ai senti que ma tête explosait. Cela m’a terrassée, bouleversée. Je me suis alors sentie mal. Je n’ai rien dit à ma nièce. On est rentré chez moi. Dans un premier temps, j’ai continué à vivre comme si de rien n’était. Jusqu’à présent je n’avais jamais compris pourquoi je n’aimais pas mon père. Je vivais ma vie 30 pieds sous terre. J’esquivais. Je me mettais dans un état second. Je n’étais pas présente, je me projetais ailleurs. J’ai vécu dissociée pendant 40 ans. Cela m’a gâchée une bonne partie de la vie. Je n’étais pas complète, je n’étais qu’une moitié, je souffrais d’un mal être inconnu.

J’avais certes beaucoup de difficultés dans ma vie de femme, dans mes rapports intimes avec mon mari. Je ne pouvais pas avoir de relation sexuelle en pleine lumière. Je pleurais après chaque acte. Je gardais tout à l’intérieur. Mais je pensais que tout était lié aux viols de mes 15 ans. Puis peu après la résurgence de ce souvenir de viol, j’ai commencé à faire de nombreux cauchemars, à avoir des problèmes de sommeil. Je suis tombée en dépression. Je ne voulais plus vivre. J’ai cessé de m’alimenter. Mon médecin m’a alors envoyée dans une clinique psychiatrique où je suis restée plusieurs mois. Là-bas, une infirmière m’a dit que je n’avais pas su protéger ma fille. Je me suis alors scarifiée. J’étais rongée par la culpabilité de ne pas avoir été en mesure de préserver mes enfants.

En 2003, j’ai repris mon travail d’aide éducatrice dans un centre pour personnes atteints d’un handicap mental léger. J’aimais beaucoup ce travail. Puis en 2009, une amie qui était aussi ma thérapeute s’est suicidée. Je me suis alors de nouveau effondrée. J’ai essayé de tenir le plus longtemps possible. Puis j’ai dérapé. La psychologue du travail m’a alors dit que j’étais en syndrome de stress post-traumatique et que cela nécessitait des soins importants. J’ai été arrêtée au printemps 2010. J’ai de nouveau fait une anorexie mentale. Je suis tombée à 48 kilos. J’ai été admise en hôpital psychiatrique où j’ai effectué plusieurs séjours jusqu’en décembre 2010.

Puis en mars 2011, j’ai été admise à la clinique Lyon Lumière, un établissement privé à l’avant-garde de la psychiatrie. J’avais encore maigri et j’étais totalement réticente aux soins. Grâce à la persévérance du personnel soignant, j’ai réappris les bases de la vie car il y avait de l’écoute, de la compréhension. J’étais enfin acceptée telle que j’étais. Cela a été un grand cadeau. Et surtout on me croyait.

J’ai effectué plusieurs séjours dans cette clinique en faisant une psychothérapie normale et une méthode appelée EMDR très encadrée car très éprouvante. Elle consiste à faire revivre des scènes traumatisantes en état de semi hypnose. L’équipe soignante a accepté que je fasse ces séances à partir du moment où j’ai repris du poids et que je suivais bien mon traitement. Ce fut dur. D’autres scènes d’abus en très bas âge (deux ans) sont remontées à la surface. Mais je me sentais bien entourée. Ce fut long mais cela en valait la peine. Je suis sortie définitivement de la clinique en mai 2014.

J’ai vécu ces trois ans comme une transition. Comme si j’avais été dans un purgatoire dans lequel j’ai enlevé tout un poids de mauvaises choses. J’ai aussi appris que l’être humain a ses faiblesses et que rien n’est possible sans l’aide d’autrui.

Aujourd’hui, même si je dois faire face au quotidien qui a changé car je n’ai plus de travail, j’ai appris à gérer mes angoisses grâce à de petits exercices très simples que j’utilise dès que je perçois un malaise. Et ça fonctionne. La peinture que j’ai utilisée comme exutoire lors des deux dernières années d’hospitalisation m’aide à présent à combler mes journées. Et je m’occupe de mes petits-enfants. Je me sens bien dans ma peau malgré les piqûres de rappel que j’arrive à traverser.

Quand je me suis rappelée des premiers viols mon père était alors déjà mort (il est décédé en 1994). J’ai pu déterminer qu’il m’a violée de 2 à 12 ans. Je me suis rendue à l’AVEMA, une association de victimes. J’ai rencontré une avocate avec laquelle nous avons organisé un jeu de rôle pour juger mon père. Il encourait alors 15 ans de prison. Ca m’a beaucoup aidée. Après j’ai écrit et envoyé deux lettres, l’une à mon père, l’autre à mon autre agresseur encore vivant pour lequel les faits étaient également prescrits. Je n’ai jamais déposé plainte contre lui car je craignais les réactions familiales.

Je suis la seule à penser que maman ne s’est rendue compte de rien pour mon père pendant la majeure partie de sa vie. Elle est morte d’un cancer en 1991. Peu avant de mourir, elle nous a dit « faites attention à votre père avec les enfants ». On a alors commencé à se méfier. Peu après ma nièce nous a envoyés la fameuse lettre de dénonciation. L’année précédant sa mort, ma mère avait aussi écrit dans son journal intime : « pourquoi elle ne me l’a pas dit plus tôt ? ». Je crois qu’elle parlait d’une victime de mon père. Et c’est ce qui a dû la rendre malade.

Il reste encore beaucoup de combats à mener pour que les victimes de viols et d’amnésie traumatique obtiennent une reconnaissance. Les viols dans l’enfance, cela détruit des vies. C’est comme si on tuait quelque chose de l’enfant, une personne en devenir. Il y a en nous quelque chose de mort même si on peut vivre avec.

Pour que les victimes se sentent reconnues, il faudrait qu’elles sachent que la loi est de leur côté, qu’elle condamne. Il faut que le délai de prescription court à partir du moment où elles sortent de l’amnésie. A ce moment-là, il faut les écouter, prendre en compte ce qu’il s’est passé. Quand on sort de l’amnésie et que les souvenirs resurgissent c’est comme si on était victime une seconde fois. Il faut rendre les viols sur mineurs imprescriptibles. Et surtout supprimer ce droit à l’oubli pour les agresseurs, en particulier des prédateurs comme mon père. Il faut pouvoir protéger les potentielles autres victimes. D’un coup avec la prescription, ils sont blancs comme linge alors que nous les victimes on se sent coupable comme si c’était nous les criminelles. C’est une injustice. Mon père s’en est sûrement pris à d’autres victimes. L’idée me rend malade.

C’est une perte de temps de discuter de l’opportunité de changer ou non les lois. Il faut les changer, un point c’est tout. Pendant qu’il y a débat, les victimes sont en soin pendant des années et des années. Ca détruit beaucoup. Certaines se suicident.

Plus des victimes témoigneront de leur histoire, plus le changement sera possible.

Mylène