Nous publions aujourd’hui le témoignage de Laurence, 51 ans, violée par son oncle en 1970, à partir de l’âge de quatre ans. Les souvenirs ont remonté à la surface en 1999. Elle avait 33 ans. Quand elle parle des faits, Laurence utilise le temps présent. Son récit révèle ainsi la précision et l’intensité d’une mémoire traumatique.

Je m’appelle Laurence, j’ai 51 ans et j’habite dans l’est de la France. J’ai été victime de mon “oncle” maternel à partir de l’âge de 4 ans, en 1970. Les souvenirs sont revenus sous forme de flashs, pendant plusieurs mois, à la suite d’un très gros choc émotionnel. C’était en 1999 et j’avais 33 ans.

Cette année là, mon mari et moi avons découvert que nos deux petites filles alors âgées de 4 et de un an étaient violées par un couple d’amis voisins et leurs proches qui appartenaient à un réseau pédocriminel en Vendée en 1998. Nous n’avons jamais pu obtenir justice pour nos filles malgré 18 mois d’instruction. Notre avocate a réussi à faire en sorte qu’on ne nous retire pas nos trois enfants car c’est ainsi que certains voulaient nous faire taire…Depuis 20 ans, notre combat est aussi de faire reconnaître l’existence de ces réseaux criminels.

C’est alors que les souvenirs des viols de mon oncle ont brutalement resurgi. J’ai revu son atelier, au sous-sol de la maison. J’y accédais en descendant un escalier assez raide depuis le couloir d’entrée de la maison après que ma marraine (qui pleurait souvent) me disait à la cuisine : “Allez ! Va dire bonjour à ton tonton !”.

L’endroit était plutôt mal éclairé par une ampoule qui pendait au plafond et il y avait de la terre battue au sol. Une petite porte donnait sur la cour mais elle était fermée. Il y avait une fenêtre au dessus de son établi et un larmier. Mon “oncle” réparait un téléviseur. Une chaise était posée à côté de la petite porte et je me souviens m’être assise sur ses genoux pendant qu’il a mis sa main dans ma culotte…

Je ressens une vive douleur. Je veux m’enfuir mais il me tient fort contre lui et je fixe le larmier qui se trouve face à moi et d’où provient la lumière vive de l’extérieur. Il finit par me lâcher. Je pleure. Il ouvre la petite porte et en me tenant le bras me dit : “Si tu parles à ta maman elle en mourra de chagrin !” C’est l’été, je m’enfuis en courant de toutes mes forces pour me cacher dans le bois, derrière la maison. J’ai très peur car je pense qu’il y a des loups dans ce bois… J’ai mal.

J’ai une robe à fleurs. Je sens que ma culotte est mouillée et je regarde : il y a une tache rouge dedans. Je suis terrifiée. J’attends dans le bois, cachée derrière un buisson, que maman vienne me chercher. C’est interminable…

Plus tard, je refuse d’embrasser mon “oncle” pour lui dire au revoir : “Non, tu es méchant !” Là, il me gifle devant maman… Une autre fois, il me demande : “t’as déjà vu un éléphant?” Je réponds que non. Il retourne les poches de son bleu de travail et me dit : “ça c’est les oreilles !”. Puis il ouvre la braguette de son pantalon et je vois une “trompe”. Il me dit en riant “Tu vas la lécher comme une glace !”. Ce jour là, j’ai eu envie de vomir et il s’est fâché puis après je me suis retrouvée sur le sol, dans la terre et j’ai cru que j’allais mourir… Je me souviens d’être comme paralysée, d’avoir très froid, de fixer encore la lumière du larmier mais je sais que je n’ai pas retrouvé tous les souvenirs… Régulièrement, je me réveille en sursaut, assaillie par cette même peur de mourir…

J’ai porté plainte à la gendarmerie en 1999. J’avais 33 ans. Le gendarme m’a appris que les faits étaient prescrits et que ça ne servait plus à rien de porter plainte. Il n’y a pas vraiment eu d’enquête et ma plainte a été classée sans suite. Je crois qu’il a juste été entendu.

Alors je lui ai écrit une lettre pour lui dire que je savais ce qu’il m’avait fait, que je l’avais dit à toute la famille et que je ne lui pardonnerais jamais. C’est terrible car je sais aujourd’hui qu’il a violé ma mère et ma tante (ses jeunes soeurs) et je suis convaincue qu’il a aussi violé sa petite fille, ma nièce, qu’il n’a jamais cessé d’agresser des enfants et qu’ en ce moment il se “rapproche” d’enfants et de personnes handicapés à l’autre bout de la France.

Si l’amnésie traumatique avait été inscrite dans la loi ou la prescription inexistante, j’aurais pu me battre pour faire éclater la vérité. Une véritable enquête aurait pu être menée. Elle aurait probablement permis de trouver d’autres victimes, notamment ma nièce, et deux petites voisines de mon “oncle” qui jouaient parfois avec moi, à l’époque. On aurait pu les aider et sauver d’autres enfants. C’est sûr! L’amnésie traumatique et la prescription sont les deux armes qui garantissent l’impunité des pédocriminels. Mon “oncle” est un homme dangereux qui sévit en toute impunité depuis l’âge de 16 ans, soit depuis plus de 70 ans. Combien a-t-il fait et fera-t-il encore de petites victimes ? Tant de souffrances qui pourraient être évitées…

Laurence