Aujourd’hui, nous publions le témoignage bouleversant de Natacha, 37 ans. Elle raconte avec une grande clarté et lucidité l’amnésie traumatique partielle qu’elle a subie pendant 20 ans après avoir été violée par trois hommes. Et la terrible « épée de Damoclès » qui pèse actuellement sur elle à l’idée qu’il ne lui reste qu’un an pour porter plainte, en raison des délais actuels de prescription pénale (vingt ans après la majorité de la victime en cas de viols sur mineurs).

Ça s’est passé en mars 1997. J’avais 16 ans. J’ai été violée par trois hommes majeurs. Je n’avais jamais eu de relations sexuelles avant. Pendant près de 20 ans, je me suis seulement rappelée avoir été violée par l’un d’entre eux… J’ai donc vécu une amnésie traumatique partielle. J’avais été invitée pour un anniversaire. Je m’étais faite mordre par un hamster. Nous sommes monté pour désinfecter. Il a tenté de me violer. J’ai résisté. Il a insisté plus lourdement. Puis, deux autres hommes m’ont rattrapée et coincée sur un lit. Le premier a alors commencé à me violer. Je me souviens des sensations…

A partir de là, mon seul souvenir pendant ces 19 années a été une pendule au mur que j’ai sans doute fixée pendant les viols. J’ai perdu la mémoire des autres faits. Je me souvenais simplement de la fin des viols. J’ai mis du temps à prendre conscience que j’étais encore en vie. Entre le début et la fin : rien, le vide. Je suis quand même rentrée ce soir là en me disant « ne te lave pas, ne te change pas ». Je comptais porter plainte mais le fait que je ne me souvenais pas de tout me faisait craindre qu’on me dise que j’avais perdu la tête. Le lendemain, je suis allée voir mon médecin de famille à qui j’ai tout raconté. Elle m’a alors dit que si je ne me rappelais pas de tout, c’est parce que souvent à l’adolescence on regrette le choix d’un premier rapport et on ne l’assume pas, mais de là à parler de viols…  A partir de là, je me suis tue. Mon trou de mémoire a duré des années. Je n’avais pas de flash. Il me manquait toujours le morceau central au point que je me croyais folle.

Après les viols, j’ai mis deux ans à avoir de nouveaux rapports sexuels. J’ai commencé à fréquenter des hommes mariés sans éprouver de sentiment. Mes amis m’appelaient la veuve noire. J’étais dans l’auto destruction. Je suis en couple depuis 12 ans. J’ai une peur constante et une méfiance quasi-permanente dans mes relations. Après la naissance de mon fils (j’avais 30 ans), j’ai commencé à avoir des crises d’angoisse qui, avais-je l’impression, n’avaient aucun fondement. J’ai vu une psychiatre qui m’a renvoyée sur les roses. Je me suis encore davantage enfermée dans le secret et le tabou. Les crises d’angoisse ont alors augmenté. J’ai appris à vivre avec.

Et puis il y a deux ans, j’ai commencé à faire des cauchemars. Dans l’un d’eux, je voyais un meuble de la chambre où ont eu lieu les viols. Je me rappelais de morceaux décousus qui semblaient ne pas avoir de sens. Ces cauchemars n’ont fait que s’intensifier. En août dernier, j’ai alors consulté une psychologue qui en quelques minutes a senti ce qu’il se passait en moi. Je lui ai alors confiée ce dont je me souvenais, le fait que j’avais perdu un morceau. C’est tellement bizarre d’avoir oublié un morceau. Je n’ai jamais compris comment c’était possible d’oublier un moment qui change votre vie à jamais. Je croyais que j’étais seule dans ce cas…

Et puis des flashs sont apparus. Des sensations. Je n’ai jamais supporté qu’on me touche les poignets. Et d’un coup, j’avais la sensation qu’on me tenait les poignets… Cela devenait invivable. Cela envahissait mes journées, mes nuits. Chaque fois que je me rendormais, cela recommençait. Je n’ai pas réussi à dire à ma psychologue ce qui remontait à ma conscience. Un jour, elle a compris que c’était trop envahissant. Elle m’a alors invitée à lui raconter mes flashs, mes cauchemars lors d’une séance. C’était en octobre dernier. J’ai alors commencé à lui raconter cette sensation qu’on m’attrapait les poignets et en un éclair, tout est revenu. Tout le morceau manquant.

Ce qui s’est passé après. Les viols que m’ont fait subir les deux autres hommes. Le fait qu’ils m’aient frappée. Je me suis rappelée m’être défendue par moment. Je me suis souvenue de ce qu’ils m’ont dit, de ce que j’ai pensé par moment. Je me disais par exemple que « cela serait horrible de mourir comme cela, que les gens me retrouveraient dans une mare de sang, que cela n’était pas une fin très digne ». C’était la veille de mon anniversaire. J’ai retrouvé en dix secondes toute ma mémoire perdue pendant 20 ans. Je dis bien TOUS mes souvenirs intacts et précis, de même que toutes les sensations. Je sais que je suis restée consciente tout au long des viols.

Il ne me reste qu’un an pour porter plainte. La résurgence des faits est tellement récente. Je ne sais pas si un an me suffira car cela fait 20 ans que mon cerveau bugge. Cette échéance, c’est comme une épée de Damoclès. Deux de mes amies sont au courant, mais je n’ai jamais expliqué les détails. La perte partielle de ma mémoire. Je pense que le viol est encore tabou et c’est pire encore quand on rajoute l’amnésie. Dans la tête des gens, vous passez pour quelqu’un de bizarre.

Dans mon cerveau, tout est posé maintenant mais n’importe où, je n’arrive pas à ranger les choses. Il est nécessaire que j’apprenne à gérer ces émotions. C’est prématuré pour moi de me retrouver dans la même pièce que mes agresseurs. Rien qu’à évoquer l’idée, je suis submergée d’émotions. Je n’en ai même pas encore parlé ni à mon mari ni à mes parents. Alors devoir affronter la partie adverse qui va tenter de me faire passer pour une menteuse…Je ne me suis pas débarrassée ni de la honte, ni de la culpabilité.

Aujourd’hui grâce à ma psychologue, les dommages seront réparables. Mais d’un point de vue judiciaire, aurai-je le temps ? je ne suis actuellement pas prête à faire la démarche pour risquer de me prendre un autre mur de déni. Étant donné le temps qui a passé, j’ai peur qu’on me demande pourquoi je n’en ai pas parlé avant. Cela a été tellement violent et long que je ne supporterais pas que ce soit jugé comme un vulgaire vol et je n’accepterais pas un non-lieu. J’ai besoin de temps mais je ne peux même pas dire combien de temps. Le délai de prescription doit commencer à partir du moment où les victimes se souviennent. Moi on va me dire : « vous auriez pu au moins porter plainte pour le premier et j’aurais dit +je ne me souvenais pas de tout+ ». Personne ne m’aurait pris au sérieux.

Il faut inclure l’amnésie traumatique dans la loi. C’est important pour la reconstruction des victimes. Si on vous dit « oui vous avez perdu la mémoire, et ça arrive ». C’est une reconnaissance. Si j’avais su cela, j’aurais vécu les choses différemment.

Je me bats pour mes enfants, pour les générations à venir, pour qu’on obtienne cette reconnaissance. Si la loi reconnait l’amnésie, cela permettra d’informer et de former plus de monde, que ce soit le grand public ou des professionnels. Les conséquences à moyen et à long terme sont énormes et la moindre des choses serait de le reconnaître.

Je n’ai ni colère, ni haine, ni désir de vengeance.

J’ai retrouvé mon premier agresseur: il est directeur de recherches dans une grande ville. Je ne l’ai pas revu mais sans doute doit-il côtoyer de nombreuses femmes. Il ruine peut être la vie d’autres victimes, l’impunité n’est pas une bonne chose. C’est cette raison là qui pourrait me pousser à déposer plainte. La peine encourue m’importe moins que la reconnaissance. Qu’on reconnaisse que c’était un crime et que j’ai été victime d’un crime. Pourtant je n’aime pas le mot victime. Pour moi, une victime c’est quelqu’un qui est mort dans un attentat terroriste. Moi je suis vivante…

Natacha