Bonsoir à toutes et à tous,

Nous publions ce soir, le témoignage de Sandra, 43 ans, infirmière. Elle a été violée de 9 à 11 ans par un voisin octogénaire. Plus de 25 ans d’amnésie traumatique totale. Elle parle de ce qu’il lui est arrivé avec beaucoup de simplicité et de crudité. Car il en va ainsi de la pédocriminalité. Nous ne sommes pas là pour cacher la vérité.

Merci à Sandra pour son courage et son honnêteté,
Belle soirée à toutes et à tous,

Mié Kohiyama pour «MoiAussiAmnesie ».

Je suis née en Vendée en Novembre 1975 et j’ai vécu jusqu’à l’âge de 10 ans et demi dans un petit village au cœur du Marais poitevin.

J’ai un grand frère et une petite sœur. Durant mon enfance, mon père a eu un accident du travail à la suite de quoi, il est resté immobilisé un certain temps. Puis, lorsqu’il a enfin pu reprendre une activité, il partait en déplacement du dimanche soir au vendredi soir. C’est à la même période que ma mère a repris une activité aussi, elle effectuait la surveillance à la cantine de l’école du village le midi et faisait des heures de ménage le matin chez des personnes âgées.

Ma mère était une maniaque du ménage à l’époque et ne supportait pas de nous avoir “dans les pattes” mon frère, ma sœur et moi lorsque l’on rentrait de l’école et qu’elle faisait les tâches ménagères.

Donc nous avions pris l’habitude de jouer dehors. Je ne sais pas comment ça a commencé (sûrement les mystères de la mémoire !!!) mais nous avons aussi commencé à aller chez un voisin, Oscar, un vieil homme presque octogénaire, à partir de septembre 1984. J’avais 9 ans.

Bizarrement, mon frère, ma sœur et moi n’allions jamais chez lui en même temps.

Mais plus étrange encore: c’est à peine à 9 ans que j’ai recommencé à faire pipi au lit. C’est aussi à partir de cet âge là que j’ai commencé à avoir de l’eczéma ; cet eczéma est d’ailleurs plus important et beaucoup plus marqué au niveau des zones génitales.

En Août 1986, toute notre famille déménage à Paris. Et l’ensemble de ces manifestations s’arrête.

La vie continue comme si de rien n’était. La vie scolaire, les études, mon “premier amour”. Mon rêve était de devenir infirmière j’ai tout fait pour le réaliser.

Premier Amour pour moi marque “ma première fois”, enfin ce qui a l’époque pensais-je était MA PREMIÈRE FOIS. Moment qui ne s’est pas particulièrement bien passé et moment de culpabilité quand l’homme avec qui je l’ai vécu m’a dit “Mais tu es sûre que c’était ta première fois, tu n’as pas saigné!”. J’avoue que sur le moment je ne comprends pas cette remarque ni ne réfléchis au pourquoi ne pas avoir saigné…

Etudes, la rencontre avec le père de mon fils. Relation qui durera quinze ans. Fin 2000, début de ma grossesse. Période heureuse mais sans pouvoir expliquer pourquoi à l’époque : je voulais absolument un garçon et l’idée d’avoir une fille me terrorisait et je ne me sentais pas capable de m’occuper de cet enfant si ça avait été une fille. Bonne nouvelle : c’est un garçon !!!
En Août 2008, séparation avec le père de mon fils avec qui la relation est bonne et amicale.

En 2010, alors que je travaille en centre de PMI, je suis confrontée à une situation de violences sexuelles sur une enfant et là, je suis envahie par un véritable tsunami émotionnel. Tous les souvenirs enfouis au plus profond de moi – même depuis environ 25 ans me sont revenus en pleine tête avec l’effet boomerang que l’on ne peut pas imaginer si on ne l’a pas vécu.

Ces souvenirs terribles c’était comme un film qui défilait sans cesse dans ma tête, devant mes yeux, j’entends la voix de ce vieil homme pervers, je sens son odeur, je sens ses mains sur moi. Je n’ai aucun contrôle sur ce film et là c’est le début de la descente aux enfers….

Il avait une belle maison. Propriétaire d’une usine. Il avait fait fortune. Il mesurait à tout casser 1,65 m. Il n’avait pas de dents et portait un béret. Quand il passait à l’action, il enlevait son béret. Les agressions sexuelles et les viols ont eu lieu dans chacune des pièces de la maison, de la cuisine aux escaliers en passant par sa chambre…Je me rappelle encore de ces mots: “tournes toi”….etc

Au milieu de tous ces souvenirs, il y a un souvenir en rapport avec mon frère. Un jour, pendant que je subissais des choses : j’ai pu voir mon frère regarder les choses se faire par la fenêtre et peu de temps après lorsque l’on jouait “au papa et à la maman” mon frère m’a fait subir des attouchements.

Je suis ensuite tombée en syndrome de stress post-traumatique et j’ai fait une tentative de suicide…

Au moment où tout ce vécu m’est revenue, mon agresseur est déjà décédé, il est mort de vieillesse donc judiciairement je n’ai rien pu faire. J’ai travaillé sur ça pendant mon suivi psychologique.

Lorsque mon frère, ma sœur et moi nous allions chez lui, mon agresseur nous donnait de l’argent que ma mère récupérait. A l’époque c’était une petite fortune journalière qui chaque fin de mois atteignait la somme de 800 a 1000 francs. Ma mère a toujours eu un rapport à l’argent particulier et avait remarqué à l’époque que lorsque nous y allions les uns après les autres, il donnait à chacun de nous et donc donnait plus. Aujourd’hui encore j’ai du mal avec cet acte dont était responsable ma mère et qui peut s’apparenter à de la prostitution infantile…

Il m’a fallu quelques mois avant de pouvoir en parler à ma famille. La première personne à qui j’en ai parlé était ma sœur. Elle, n’a heureusement pas vécu les sévices de la part de ce vieux pervers.

Après le retour de la mémoire, j’ai espacé les échanges avec mes parents qui avaient quitté la région parisienne. Puis je ne me sentais pas la force de leur en parler face à face parce que dans ma famille on ne parle pas beaucoup, ma mère s’occupe et critique ce qui se passe chez les autres mais n’est pas forcément en capacité d’entendre des choses négatives et de se remettre en question. Donc je leur ai écrit une lettre que je suis allée déposer dans leur boite aux lettres un samedi soir.

Le lendemain ma mère m’a téléphonée et m’a agressée en me disant “que c’était dans ma tête et que si c’était vrai et bien à 9 ans j’étais grande et je n’avais qu’a le dire au moment où les choses ce sont passées et que maintenant toutes ces années après, ça sert à quoi de parler et de me plaindre ?!”. Et là, deuxième claque dans la tête.

Pendant un certain temps j’ai coupé tout contact avec mes parents et mon frère. Mais je n’ai jamais empêché mon fils de voir mes parents. C’était le père de mon fils qui était le lien entre lui et ses grands parents.

Puis après quelque temps sans contact et sur la demande de mon fils (qui n’est toujours pas au courant) j’ai repris timidement contact avec mes parents. Enfin c’était à la demande de mon fils mais je pense aussi que j’avais besoin de voir si mes parents versaient une larme ou s’excusaient. En fait, je ne sais pas trop ce que j’attendais de leur part. Et en fait, comme d’habitude dans la famille, il n’y eu aucune réaction de leur part. Quand, j’ai tenté d’aborder le sujet, ma mère m’a rabaissée et remise à ma place comme elle l’avait fait quelques années auparavant au téléphone. Quand j’étais petite, elle nous battait : des claques et des coups de pied aux fesses.

Donc jusqu’à maintenant, j’ai fait le choix de couper les ponts avec l’ensemble de ma famille. Parce que ce que j’ai vécu, je pense avoir travaillé dessus donc les choses ne sont pas évidentes mais ce que je vis le plus mal c’est cette impression que ma mère, mes parents “m’ont mise en quelque sorte sur le trottoir” avec cet argent récolté.

La vie continue avec ses hauts et ses bas (qui sont je crois plus nombreux), ses moments de doutes, mon addiction à la cigarette. Et mon refuge est la solitude, j’ai besoin de ces moments de solitude même s’ils peuvent être néfastes.

Et pour conclure, je suis pour que la prescription n’existe plus car on ne sait pas combien de temps peut durer l’amnésie traumatique et lorsque la mémoire revient, nous sommes tous différents et il nous faut plus ou moins de temps pour en parler. Et cette prescription nous enlève toute possibilité d’être reconnue comme victime. Or, être reconnue comme victime permet d’avancer et de travailler sur l’après et notre avenir.

Et je pense qu’en plus de lutter contre cette prescription, il faut aussi penser au statut de victime que l’on peut nous donner, sans qu’il soit judiciaire, mais pour obtenir des prises en charges des suivis psychologiques qui sont plus que nécessaires mais qui, selon moi, empêchent certaines personnes d’y avoir accès par manque de moyens financiers.

Aujourd’hui j’aimerais pouvoir révéler mon histoire à mon fils qui est âgé de 17 ans. Je l’ai beaucoup sensibilisé au respect de son corps et à savoir dire non.
Il m’arrive encore d’avoir des réminiscences des viols. Quand cela arrive, cela ne m’empêche pas de vivre. Je prends mon chien, je sors et j’écoute de la musique. Je me ballade beaucoup. L’écriture m’a sauvée.

Sandra

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