Bonsoir à tous, ce soir nous publions le témoignage très complet, précis et émouvant de Valérie, 42 ans. Elle a été violée quand elle avait 15 ans et a souffert de 23 ans d’amnésie traumatique. Valérie raconte avec une grande finesse les conséquences de ces abus sur sa vie de femme et plaide pour l‘introduction de l‘amnésie traumatique dans la loi.

J’ai été violée lorsque j’avais 15 ans…pourtant, j’ai occulté, oublié moi par instinct de survie et à cause du phénomène de sidération. Tout m’est revenu en 2013, j’avais 38 ans. 38 ans, délai légal de prescription…j’aurais pu, du réagir tout de suite…mais, j’ai d’abord pensé que ce souvenir n’allait rien changer à ma vie puisque j’avais vécu 38 ans tant bien que mal avec cela rangé quelque part…de toute manière, même si je savais qui il était alors, je n’avais plus ni nom, ni rien le concernant à présent…donc porter plainte ne me semblait pas « utile ». De plus j’ai vite été dépassée par tout ce que le souvenir a fait remonter, tout ce qui l’a accompagné. C’est sur ce « tout » qu’il est important d’insister. Ce tout si touffu, si intense, si obsédant qu’il devient difficile de vivre normalement, de vivre tout simplement. Malgré un entourage aimant. Mais un entourage qui ne comprend pas, qui ne peut pas comprendre et qu’il faut parfois épargner.

Alors, parler des mécanismes et des conséquences de l’amnésie traumatique et inscrire celle-ci dans la loi me paraît essentiel, oui. Mon parcours en est une preuve. Maintenant que je suis sortie de la tourmente, que je me suis reconstruite, j’en prends la juste mesure. Cela s’est passé dans le cadre d’une soirée de barmitsva pour laquelle l’une de mes connaissances était cuisinier et m’a proposé un petit job d’hôtesse au black. Après que nous ayons tout rangé, il était tard et le patron du lieu a tenu à me raccompagner, me disant qu’on devait passer chez lui prendre l’argent qu’il me devait. Il était gentil, avait l’âge d’être mon père, je n’avais pas de raison de me méfier.

Nous sommes montés chez lui où, fatiguée, je me suis posée sur son canapé pendant qu’il allait chercher l’argent. Je pense m’être assoupie…Lorsque j’ai rouvert les yeux, il était sur moi, je lui ai laissé mon corps puisque c’est ce qu’il voulait et tout est allé très vite. Je ne sais même pas comment je suis rentrée chez mes parents. Tout s’était bien déroulé, oui, rien à signaler, non.
Puis, en septembre 2013, en une semaine, tout, ou presque, m’est revenu. Cela a commencé par une émotion intense inexplicable au sortir du film « Jeune et Jolie » avec crise de larmes inextinguibles. Puis des cauchemars, deux couleurs (rouge et gris) m’obsédaient. Je faisais alors régulièrement de la course à pied et lors d’une séance, tout s’est déroulé. J’ai toujours trouvé que le jogging m’éclaircissait l’esprit, me remettait les idées en place…cette fois, c’était peu dire…

Pourtant, entre l’œuvre fascinante du cerveau et le temps qui a passé, il reste de nombreux trous noirs… Je me souviens de sa voiture, de l’escalier intérieur, de la couleur des murs (un rouge et un gris), de certains gestes (il me serrait le cou, m’a mis un coussin sur le visage), du choc, d’avoir comme regardé la scène de l’extérieur, d’une sorte d’anesthésie, de mon état second après, et de la fin sordide…il a triplé le montant qu’il me devait et m’a dit de n’en parler à personne. J’étais sous le choc, je ne comprenais pas ce qu’il s’était passé, je l’ai pris au mot. Je ne savais même pas à qui, ni comment en parler. Je n’ai jamais rien dit. Je me le suis aussi tu à moi-même.

Après le souvenir, j’ai commencé à avoir de nombreux symptômes psychosomatiques (maux de ventre, crises d’angoisses, épisodes anorexiques), psycho-émotionnels (cauchemars, pleurs irrépressibles, sentiment de peur irrationnel avec sueur glacée, colère, culpabilité) et neuropsychiatriques (accès psychotiques faits de voix et de volonté de me faire du mal, des idées suicidaires). Et, tout en essayant d’encaisser « la nouvelle », de lui redonner une place juste dans mon histoire, je ne pouvais m’empêcher de revoir les dernières 38 années de ma vie à la lumière de cet événement.

Et j’ai réalisé combien cet événement avait guidé ma vie alors même que j’avais fait en sorte, ou plutôt que mon cerveau avait fait en sorte qu’il n’existe pas ; alors même que je m’étais persuadée que tous les choix que j’avais fait étaient des choix libres, audacieux, originaux même…en fait, du fin fond de mon inconscient le viol avait piloté ma vie. Comme d’autres choses refoulées, c’est un peu le principe.

Un voile s’est donc brusquement levé et j’ai réalisé énormément de choses…en très peu de temps. Pendant des mois, ce fut un enchaînement de prises de conscience « choc » coup sur coup… Mais, maman de deux enfants, j’ai voulu tenir et j’ai tenu…un an…avant de m’effondrer. Un an de torture avant de m’avouer vaincue.Vaincue par les symptômes, vaincue par l’analyse de ma vie, vaincue par la difficulté à en parler, par le manque de compréhension de mon entourage.

Parce que le viol est à la fois un tabou irrecevable, à la fois emprunt un concept qui a été mal analysé, jugé par les intellectuels : « fantasme de toutes les femmes et de tous les hommes », « ce n’est rien », « on force juste un peu la personne qui n’attend que cela en fait ». Et parce qu’il est très compliqué de comprendre le mécanisme d’amnésie traumatique tant qu’on ne l’a pas vécu. Comment comprendre ? Pour moi-même cela faisait à peine sens…

A peine sens de régresser et me retrouver dans l’état émotionnel, c’est-à-dire un mélange de détresse et d’effroi, de la jeune fille de 15 ans alors que j’en avait près de 40…et qu’au présent tout allait plutôt bien. J’ai cru devenir folle. Je revivais l’évènement et ressentais les émotions que j’aurais dû ressentir alors. Tout ce qui n’avait pu s’exprimer sortait enfin, avec une telle violence. Émotionnellement j’avais 15 ans, intellectuellement 40 ans. J’étais dans l’évidence qu’il me fallait accueillir la jeune fille en moi qui n’a jamais été entendue ni réconfortée et en même temps je me jugeais de me laisser aller, de m’être laissée faire et d’avoir oublié pendant tout ce temps. J’étais à la fois dans la compassion et la colère. J’avais le sentiment de perdre ma dignité, moi qui n’avais pas voulu endosser le rôle de victime.

Et le plus dur c’est qu’à cause de l’amnésie, je n’avais plus confiance en moi à tous les niveaux : mécanique, c’est-à-dire que je ne faisais plus confiance à mon cerveau en tant qu’organe physiologique – que m’avait-il caché encore ?- ; psychologique, toute les analyses de mon histoires n’étaient que partielles jusque là – je m’étais raconté de « belles histoires » – ; émotionnel, je pouvais faire des crises d’angoisse n’importe où, n’importe quand – j’étais angoissée à l’idée de faire une crise d’angoisse- ; relationnel, je m’emballais dès qu’une forme de maltraitance (un ton désagréable de me parler) ou de domination (ne pas me demander mon avis avant de faire un choix) pointaient.

Bref, j’étais à fleur de peau et l’ombre de moi-même au niveau comportemental. Et mes prises de conscience furent multiples… Mon histoire a pris une coloration nouvelle. Une couche supplémentaire d’explications à ce que j’ai vécu, que mon cerveau m’avait donné jusqu’à présent, est apparue. Tout s’est éclairé et alourdi aussi.

J’ai compris « pourquoi » j’ai tant voulu partir aux Etats-Unis entre ma première et ma terminale, à 16 ans. Pour fuir cet évènement, cette partie-là de moi. Alors que mon argument était de devenir parfaitement bilingue (j’adore la langue anglaise) et d’expérimenter la culture américaine.

J’ai compris pourquoi à mon retour à 17 ans, j’ai fait une dépression et une grave anorexie (qui a duré jusqu’à mes 24 ans). J’ai voulu casser ce que j’étais, renaître, ce n’était pas juste un appel à l’aide existentiel.

J’ai compris pourquoi je me suis prostituée entre mes 18 et 19 ans. J’ai voulu reprendre le pouvoir là où il m’avait été volé et remettre de l’amour et du consentement là où ni l’un ni l’autre n’avait préexisté. Mes clients étaient réguliers et en demande d’amour. Ce n’était pas juste pour vivre la relation œdipienne que je n’ai pas vécu avec mon père.

J’ai compris pourquoi le père de mes enfants se permettait un comportement très dominant atteignant des limites que peu de femmes auraient supporté. Mes limites concernant le respect avaient été déplacées et étaient très loin du normal, même si je m’opposais à ses comportements, je suis restée. C’est lui qui a fini par partir quand, après un long travail sur moi, il n’avait plus d’impact sur moi.

J’ai compris pourquoi après qu’il m’eut quittée au bout de 16 ans de vie amoureuse, j’ai eu une relation pendant deux ans avec un homme qui avait des comportements sexuels violents. Je pense d’ailleurs que quelque chose a commencé à s’ouvrir au niveau mémoriel pendant cette relation.

J’ai compris aussi pourquoi professionnellement j’ai vécu un harcèlement sexuel puis un harcèlement moral dans deux boulots différents où j’avais pourtant un poste à responsabilités. Encore une histoire de limites déplacées.

A un niveau plus subtil, j’ai compris aussi que la victime en moi, non reconnue, pointait régulièrement le bout de son nez. Je suis très sensible à l’injustice, je ne supporte pas le système dominant-dominé, je suis toujours prête à défendre une personne en situation de faiblesse, etc… Chose plus délicate, j’ai réalisé que mon histoire a des similitudes avec celle de ma mère et de ma plus jeune sœur. Et cela a permis à ma sœur d’entamer une démarche de son côté aussi.

Ma mère a vécu l’inceste entre ses 13 et 16 ans, âge où elle s’est défendue et où son père s’est cassé le nez sur le robinet de la baignoire…sa mère qui ne pouvait plus fermer les yeux, à 16 ans elle a été envoyée chez sa tante à Paris. Elle n’a plus vu son père. Sa mère a fini par se suicider. Mon père n’a jamais compris que ma mère ne pardonne pas à son père. Une incompréhension qui ne les a jamais rapprochés. Ma mère n’a jamais fait de travail psychologique. Ma sœur a été violée, elle avait 16 ans, peu après, elle est partie vivre avec celui qui deviendra le père de sa fille mais qui a toujours minimisé ce qui lui est arrivé.

Dans les trois cas : viol, éloignement, incompréhension. J’ai compris que ma sœur et moi avions eu des parents gentils mais en même temps que nous avions grandi sans nous sentir protégées. A cause du déni, des non-dits, du manque de travail psy, il nous a manqué des mots et des comportements structurants, sécurisants. Nous avons même plutôt dû protéger nos parents.

D’ailleurs, au moment du souvenir, lorsque j’en ai parlé avec ma mère, sa réponse fut : à quoi remuer les fantômes du passé ? et mon père m’a répondu : bon, bah, que veux-tu que je fasse, je ne suis pas psy. Tout cela en parallèle d’un comportement comme je le disais gentil et d’un bon niveau intellectuel. Enfin, j’ai compris que cet événement – qui a ouvert une brèche dans ma psyché – avait fait dévier ma voie et affaiblit un peu ma puissance d’être. Mais qu’il m’avait permis aussi de développer de nombreuses forces que je souhaite plus que jamais mettre au service du monde pour le rendre meilleur. Car il faut bien qu’autant de souffrance serve à une cause transcendante.

De nombreux professionnels de la relation d’aide, du psychiatre ou psychologues (j’ai été suivie par Muriel Salmona et Ariane Bilheran), sont d’accord pour dire que ce type de traumatisme remonte au moment où la personne est assez forte pour le digérer, l’inscrire dans son histoire biographique, et gérer toutes les conséquences psychologiques, physiques et émotionnelles. Or, chacun ayant un parcours et une sensibilité différentes, ce moment peut arriver très tard dans une vie. Aucun délai de prescription ne devrait donc exister. On devrait, lorsque ce moment arrive, avoir la possibilité d’agir pour être entendue, reconnue, reprendre sa vie en main et se réparer.

Comme vous, je crois que nous serons « plus forts ensemble ».
#PlusFortsensemble

Valérie