Il y a deux jours, à la sortie d’une audience difficile du procès de Georges Tron à laquelle j’ai assisté pour soutenir la Dre Muriel Salmona et les victimes, j’ai appris la décision terrible pour nous de la Cour de Cassation. Cette dernière a statué que l’amnésie traumatique ne pouvait pas “constituer un obstacle insurmontable suspendant la prescription”.

Je vous ai rapporté l’information que nous avions anticipée et crainte. Je pourrais donc en rester là. Fermez le ban.

Mais cela n’est pas le sens du combat de MoiAussiAmnesie. Nous nous inscrivons dans notre époque, dans le changement de paradigme de la culture du viol vers la culture des survivantes-s et nous en avons plus qu’assez de ces décisions judiciaires froides et injustes qui ne révèlent pas le fond du problème ni les souffrances sans nom endurées par les victimes de violences sexuelles tout au long de la procédure.

Alors aujourd’hui (pardonnez-moi c’est un peu morbide), jour de la Toussaint je pense très fort à M.L, l’homme concerné par cette décision qui a eu le courage de porter son affaire de viol devant la Cour de cassation. Je pense à lui d’autant plus que j’ai vécu un parcours judiciaire identique. Et j’imagine aisément l’état difficile dans lequel il doit se trouver suite à ce mur de déni. Où qu’il soit, j’espère qu’il nous entend, j’espère qu’il me lira, j’espère qu’il saura à quel point je suis solidaire de cette injustice et de sa souffrance.

M. L est né la même année que moi en 1972. Il a été violé en 1982. Il a subi une amnésie totale des faits. Il a déposé plainte en 2007. En 2017, sa plainte a été classée sans suite du fait de la prescription. Il a tenté en vain de demander une expertise pour faire établir l’amnésie traumatique comme un obstacle insurmontable l’ayant empêché de déposer plainte plus tôt. Tout l’objet de notre combat législatif de l’an dernier.

Expertise refusée. M. L a porté son affaire devant la Cour de Cassation. Pour avoir suivi un même parcours, cela signifie une énergie folle, des moyens (la procédure coûte cher), de l’espoir, de l’attente, des angoisses terribles…etc Et le 17 octobre, le couperet est tombé. Ce sera NON. NON l’amnésie traumatique ne constitue pas un obstacle insurmontable susceptible d’être assimilée à la force majeure suspendant la prescription.

Tout ça pour ça. Et M. L tout comme moi ne connaîtra pas le fond de la décision. Il a été simplement été confronté à un mûr. Et il doit être bien affecté aujourd’hui….En gros, la justice lui dit le traumatisme, les viols que vous avez oubliés après toutes ces années. Et bien après toutes ces années et tous vos efforts, nous, la société les oublions aussi….Quelle claque, quelle engeance!

Alors pour celles et ceux qui ne connaissent pas mon histoire, je vais la raconter de façon synthétique en lien avec la procédure judiciaire pour illustrer le traumatisme terrible de toutes ces étapes. A quel point pour les victimes de viols traumatisées, la procédure judiciaire est dans les faits, une épreuve et une réactivation supplémentaire de toutes ces blessures. Une véritable torture. Et comme le souligne la Dre Salmona, une période suicidaire à haut risque pour les victimes.

Violée à l’âge de 5 ans par un cousin de 39 ans, je retrouve la mémoire des faits brutalement en janvier 2009, soit 32 ans après les faits. Je dépose plainte en septembre 2011.

Le dépôt de plainte….J’étais totalement tétanisée, terrorisée. Rien qu’à l’idée d’aller libérer ma parole devant un officier de police, j’avais des angoisses terribles et irrationnelles que mon agresseur vienne me tuer. Le niveau de terreur était tel que j’avais même peur dans ma panique de sauter par la fenêtre, la nuit dans mon sommeil….

J’ai déposé plainte. Cela s’est bien passé. La policière m’a crue. J’ai demandé une confrontation. Et étant alors très fragile, cette demande a décuplé mon état de terreur et de stress à l’idée d’être confrontée à mon agresseur. C’est quelque chose que je souhaitais totalement intellectuellement mais qui était très difficile à assumer émotionnellement et psychiquement.

Janvier 2012. Je suis hospitalisée dans une clinique privée. J’apprends que mon agresseur a été auditionné. Il a reconnu tous les détails de mes souvenirs mais il nie les faits. Crise de rage, suicidaire, de dissociation totale. Les soignants me protègent en chambre d’isolement.

Février 2012. Il refuse la confrontation ce qui est son droit car il est auditionné en tant que témoin. L’affaire est classée sans suite du fait de la prescription. Nouvelle crise. Pire encore car le traumatisme a un tel impact que je suis envahie d’hallucinations. Je vois mon agresseur partout, sur tous les visages, j‘ai envie d‘occire la terre entière. Là encore, les soignants me protègent en m’isolant.

Après nous être constitué partie civile avec mon avocat Me Gilles-Jean Portejoie, notre plainte est à nouveau rejetée et classée. Quand je reçois le courrier, crise de panique. Tremblements….Heureusement les soignants sont présents. Nous faisons donc appel sur la forme. C’est-à-dire que nous attaquons la décision du doyen des juges de ne pas ouvrir d’instruction pour cause de prescription devant la cour d’appel de Poitiers.

Lorsque je reçois l’information sur l’audience qui va se tenir à Poitiers, nouvelle crise de panique….Des semaines d’hospitalisation et de préparation thérapeutique pour cette audience….

Voyage seule depuis la clinique située à Lyon jusqu’à Poitiers. Terreur totale. Le matin, je retrouve Me Portejoie. Il n’est pas sûr que je puisse avoir accès à la salle d’audience. Finalement, j’y serai. Je n’ai pas la parole. Je ne peux que regarder d’un air implorant tous ces magistrats qui ne statuent que sur la forme de mon dossier. Le fond, les galères, les souffrances…resteront tapis en moi.

Malgré tout la préparation m’a fait vivre l’événement avec une relative sérénité…Sérénité qui vole en pièces lorsque je rentre à Lyon. Crise de dissociation. Incapable de parler pendant deux jours. Je suis restée enfermée dans ma chambre. J’avais osé dénoncer. Je m’étais montrée devant les juges. Stress post-traumatique quand tu nous tiens.

Je passe rapidement sur les longs mois qui m’ont amenée peu avant l’audience devant la Cour de cassation car la cour d‘appel avait rejeté notre demande. Bien évidemment, cette audience a provoqué des immense angoisses, des terreurs, nuits blanches et cauchemars. Comme il s’agissait d’une première en France, de nombreux médias m’ont contactée pour des interviews.

A l’époque, j’étais tellement prise par l’effet de la mémoire traumatique, que la moindre interview me plongeait dans un état abominable avant et après. Seul le temps de l’interview que je donnais anonymement et sous pseudo, les choses se stabilisaient…J’ai dû ma survie aux soignants de Lumière et à mon amie et sœur de combat Hélène, elle-même victime d‘amnésie traumatique.

C’est d’ailleurs elle qui m’a accompagnée lors de l’audience devant la Cour de cassation le 18 décembre 2013. Une nuée de caméras et de micros était là pour m’accueillir. Il faut se rappeler qu’à l’époque l’amnésie traumatique n’était pas encore très connue et confondue avec les faux souvenirs. Et j’ai donc dû répondre à des questions sur les faux souvenirs, sur les preuves…etc une épreuve de plus qui me faisait monter dans les tours émotionnellement…

Puis la décision est tombée le 8 janvier 2014. Rejet pur et simple. Rejet froid. Nouvelle crise de dissociation suicidaire. Les soignants m’ont mise sous traitement, un traitement lourd et sous surveillance. Cette année là, je suis totalement passée à côté des fêtes de fin d’année.

Il y a eu pour moi à la suite de toutes ces épreuves, tout un temps très long de récupération. De travail intérieur pour tenter de colmater les brèches ouvertes par ces terribles épreuves judiciaires. Aller chercher en moi, les outils, les recompositions qui me permettraient d’avancer dans ma vie nonobstant ce déni de justice.

Ce que j’ai fait en écrivant mon livre “le petit vélo blanc”. Ce que j’ai fait aussi en continuant le combat pour changer la loi et faire reconnaître l’amnésie traumatique.

Aujourd’hui cinq ans après, de l’eau a coulé sous les ponts, je me suis apaisée, recomposée. Mais lorsque je suis confrontée à nouveau à des affaires comme celle de M. L, mon sang ne fait qu’un tour….

Pour autant, ce nouveau refus me motive d’autant dans la lutte constructive que nous menons avec notre association, pour les victimes, pour la reconnaissance de l’amnésie traumatique aux côtés de la Dre Salmona.

J’en ai en outre plus qu’assez d’entendre parler des agresseurs, des criminels…etc. Ils ne m’intéressent pas. Ils ne sont qu’une minorité. En revanche parler, s’occuper, s’intéresser aux victimes de violences sexuelles délaissées et ignorées du système est beaucoup plus important pour l’équilibre et l’harmonie de notre société toute entière.

C’est la raison pour laquelle j’ai souhaité écrire cet article sur mon parcours au nom de toutes celles et tous ceux qui souffrent lors de ces épreuves. Avec bien évidemment une pensée particulière pour Julie, 23 ans, la victime concernée par la décision inique du parquet de Versailles de renvoyer ses agresseurs (des pompiers) pour atteinte sexuelle et non pour viols et qui elle aussi a traversé les pires crises traumatiques et suicidaires. (lien pour signer la pétition que j’ai lancée sur cette affaire: Pour signer la pétition cliquez ici

Soyons à ses côtés, soutenons la, de même que toutes les autres victimes. Battons nous pour un âge de consentement légal strict et pour que jamais plus aucun enfant ne soit interrogé sur un éventuel consentement à des viols.

Le vent est entrain de tourner. Désormais, les victimes se tiennent par la main, osent parler, ne peuvent plus et ne seront plus jamais ignorées.

Belle fin de semaine à toutes et à tous,

Mié Kohiyama pour le groupe “MoiAussiAmnesie”