Le témoignage bouleversant de Murielle, 43 ans, qui a subi une amnésie traumatique d’une trentaine d’années, nous permet de comprendre le chaos et les souffrances que traversent les victimes lorsque les souvenirs de violences sexuelles resurgissent. Un immense merci à Murielle d’avoir eu le courage de témoigner sur ces zones d’ombres encore méconnues et pourtant vécues par de très nombreuses victimes de viols ou agressions sexuelles quand ils ou elles étaient mineurs. C’est par la connaissance et grâce à des témoignages limpides comme celui-ci que nous espérons faire reculer l’ignorance, le déni et inciter les autorités à prendre en compte l’amnésie traumatique.

Je m’appelle Murielle, j’ai 43 ans. J’ai été abusée dès l’âge de cinq ans par mon grand-oncle. Puis au divorce de mes parents, par mon père également alors que je devais avoir neuf ans. Je pense que cela s’est arrêté à mon adolescence de la part de mes deux agresseurs. Mais je n’en suis pas sûre. J’ai subi des attouchements et j’ai été obligée d’en faire également. Il y a aussi eu fellation mais ce souvenir est flou. Il y a eu viol mais je ne sais pas à quel âge ni s’il s’agit de mon père ou de ce grand-oncle voire peut-être des deux…

Tous ces faits ont été oubliés et j’ai subi une amnésie traumatique jusqu’à l’âge de 36 ans, période où de nombreux souvenirs ont ressurgi. Ils ont ressurgi avec violence comme si ces abus s’étaient passés hier.

Quand tout ressurgit (il n’y a pas d’autre terme), c’est comme une claque violente que l’on reçoit en pleine figure, comme si tout à l’intérieur explosait, on se sent éclater en mille morceaux, on ne se sent plus exister, on est perdu dans un néant total, seul, dans un océan glacé avec juste à peine la tête qui sort de l’eau, juste assez pour tenter de respirer, mais même ça, respirer, c’est difficile, on suffoque.

Certains souvenirs étaient très clairs et d’autres plus flous. Les souvenirs d’abus continuent d’affluer au compte-gouttes dans ma vie. Cela fait sept ans que je subis encore cette mémoire traumatique qui bousille ma vie au quotidien. Cette maudite mémoire laisse ressortir des souvenirs par bribes, ce qui provoque une confusion terrible. J’ai parfois l’impression de devenir folle. Elle se manifeste par des flashbacks qui peuvent être des images, des ressentis, des sensations, des émotions, des malaises, des crises d’angoisse. Ces flashbacks me replongent ou me plongent à chaque fois dans l’horreur des agressions et me déconnectent de la réalité.

Cette mémoire qui distille des parties d’un puzzle est perturbante car ces parties révèlent des souvenirs déjà existants voire d’autres qui étaient oubliés, cachés dans l’amnésie. Il est alors difficile de les accepter, de les digérer.Je ne me suis souvenue qu’à l’âge de 43 ans avoir été violée par mon père je pense, c’est à dire sept ans après être sortie de cette amnésie traumatique.

Ces morceaux de souvenirs lâchés par la mémoire traumatique ébranlent pendant plusieurs jours et sont insupportables à vivre. J’ai souvent des troubles de la concentration qui m’empêchent de travailler, je fais des cauchemars horribles, j’ai des insomnies, je pleure sans cesse, je ne mange plus, ou je mange trop, je déclenche les symptômes de maladies inexistantes, mon corps souffre car il se souvient aussi, j’ai de nouveau des lésions suite au viol alors qu’il a eu lieu trente ans auparavant.

Dans ces moments là, je me sens si seule, si désespérée, dans une telle détresse. Je voudrais me faire toute petite et disparaître. Je me suis souvent enfermée dans la salle de bains, assise par terre, recroquevillée dans le noir… Pourtant j’ai si peur du noir. Cette mémoire trouée empoisonne et torture ma vie, empoisonne celle de mes proches avec qui je suis souvent irritable, détestable même, m’empêche de vivre et de profiter de mes enfants, de mon mari avec qui d’ailleurs, une fois sortie de cette amnésie traumatique les rapports sexuels sont devenus un enfer puisqu’ils réactivent souvent cette mémoire, et que j’ai parfois l’impression de me retrouver au lit avec l’un des deux agresseurs.

Mémoire qui me menace constamment de dévoiler un nouveau souvenir clair ou flou ce qui me rend dingue. A chaque fois que cette mémoire est réactivée, le ressenti physique est là, cela peut déclencher des crises d’angoisses, un malaise, des pleurs, une sensation d’étouffer, de mourir comme lors de certains abus. Ces souvenirs où de nouvelles révélations d’autres abus oubliés sont tellement intolérables que je n’ai trouvé qu’un seul moyen pour soulager mes souffrances : me scarifier afin d’extirper toutes ces horreurs de mon être. Je voulais rester en vie pour mes d’enfants, pour ne pas les priver d’une mère que je considérais pourtant et que je considère encore parfois comme indigne, et je leur en voulais aussi souvent pour la même raison.

Du fait de cette mémoire traumatique qui menace de libérer des souvenirs, chaque jour est un combat, chaque jour vécu est une réussite, un combat de gagné, une petite avancée. On ne vit pas, on survit. Combien de fois aurais-je préféré la mort plutôt que de devoir revivre des bouts de souvenirs, de vivre auprès de cette mémoire traumatique qui s’exprime de façon insidieuse comme une véritable torture.

Parfois je voudrais enfin me souvenir de tout, et en même temps j’ai peur de ces souvenirs…

Murielle

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