Sarah, 42 ans. Violée entre 14 et 16 ans par une femme de cinq ans son aînée. 22 ans d’amnésie traumatique. Elle fait preuve d’un grand courage pour témoigner pour la première fois de cette histoire. Une histoire complexe d’emprise sur fond de culpabilité et de honte qu’elle a mis de nombreuses années à démêler. Une histoire qui montre aussi à quel point fixer un âge de consentement légal à 15 ans est indispensable.

Je m’appelle Sarah (c’est un pseudo), j’ai 42 ans. J’ai été violée de l’âge de 14 ans à l’âge de 16 ans par une femme, de cinq ans mon aînée. Je l’ai connue dans le cadre d’une activité sportive que je pratiquais. Je faisais du basket. C’était la sœur de mon entraîneure, elle jouait en senior. Quant à moi, je jouais en catégorie minimes (14 et 15 ans). Au début, elle me ramenait avec sa sœur en voiture après les entraînements. J’étais une adolescente de grande taille plutôt renfermée, qui se dédiait totalement au sport. Je suis l’aînée de ma famille et je voulais une grande sœur. En fait, je voulais juste une attention. J’étais fragile et elle en a profité.

Tout s’est fait en secret. Quand je finissais le collège, elle me donnait rendez-vous juste après la sortie des cours et avant l’entraînement. Elle a commencé à me toucher le corps puis m’a violée régulièrement. Elle me faisait croire qu’on avait des relations. J’étais comme un automate sous emprise.

Elle venait dormir chez les parents et me demandait de me mettre nue dans le lit. J’avais la respiration coupée, j’étais horrifiée. Après les viols, elle dormait nue à côté de moi et moi, je n’arrivais pas à m’endormir. Aujourd’hui encore, j’ai des difficultés à dormir nue à côté de mon mari. L’affection, cela me plaisait, le reste cela me tétanisait comme un lapin devant les phares d’une voiture. Je n’arrivais pas à dire non. Quand elle me pénétrait, je ne disais rien, j’étais sidérée. Elle me disait que l’homosexualité c’était mal, que si on découvrait notre relation ce serait de ma faute. Je me suis enfermée dans le silence, je n’ai rien dit à personne. Je ne comprenais pas grand-chose à ce qu’il se passait. Je ne connaissais rien au sexe.

Du haut de mes 14 ans, j’ai même cru que j’étais amoureuse. En fait, j’aimais qu’elle s’intéresse à moi, c’est ça le pire. J’ai pu me dire que je l’aimais et c’est ça qui fait que je me sens honteuse et coupable. Elle me disait qu’on allait avoir un appartement et des enfants ensemble. J’étais sous emprise. Elle me manipulait, elle m’enfermait dans une relation exclusive et m’a éloignée de mes parents à qui je n’ai rien dit. J’ai redoublé ma troisième, l’année où les viols ont commencé.

Je faisais les choses sexuelles quand elle me demandait de les faire. Elle me faisait des choses qu’elle voulait que je reproduise sur elle ensuite. J’obéissais sans vraiment comprendre ce qu’il se passait. Elle avait du plaisir, des orgasmes, moi jamais. Elle me disait que je devais être frigide. Elle a déposé cette empreinte sur moi. Aujourd’hui encore, il m’est très difficile d’avoir du plaisir avec mon mari.

A 16 ans, j’ai réussi à dire stop. A 15, 14, 13 ans, j’en étais incapable. On ne peut pas fixer un âge de consentement légal à 13 ans. C’est impossible. Seul un adulte peut nous sortir d’une situation comme cela. A partir du moment où l’on est sous emprise, on ne peut pas dire non. Quinze ans, c’est super jeune, on dépend tellement des autres, on agit en fonction de ce que pensent les autres. On a encore trop besoin des adultes. Si je n’avais pas dit stop, les choses auraient continué.

Pendant 22 ans, je ne me suis plus souvenue des viols.

Très mal pendant des années sans savoir pourquoi, j’ai fait une dépression à l’âge de 25 ans. J’ai été hospitalisée car je voulais avaler de l’eau de javel « pour me laver à l’intérieur ». Je ne comprenais pourquoi.
J’ai vu des psychologues à tout âge depuis mes 16 ans sans que rien n’avance. J’étais toujours mal et je ne savais pas que je m’étais faite violée. Je me sentais terriblement seule.

En 2013, ma fille avait alors 14 ans, l’âge de mes premiers viols. Elle a eu des problèmes. Je l’ai alors emmenée chez une psychologue qui m’a rassurée sur ma fille tout en m’invitant à être suivie. J’ai alors consulté une psychologue qui faisait de l’EMDR. C’est alors qu’ont ressurgi les scènes de viols. La remontée des souvenirs a été très violente. J’ai ressenti tout ce qui s’est passé, revu et revécu les scènes, senti les odeurs, j’avais les goûts dans ma bouche. Je me suis rappelée des détails comme les petits points blancs et roses sur la moquette que je fixais lorsqu’elle me violait. J’étais comme morte. Mon dégoût était tel lorsque les souvenirs sont remontés que je vomissais plusieurs fois par jour. Je me lavais de manière compulsive jusqu’à huit fois quotidiennement. J’ai perdu 11 kilos. Je ne pouvais plus rien avaler.

J’ai mis plusieurs mois avant de verbaliser les faits en utilisant le mot « viol », avant de prendre conscience de ce qu’il s’était passé, avant de comprendre le phénomène d’emprise qui a permis à cette femme de profiter physiquement et psychologiquement de moi, avant d’intégrer qu’une femme pouvait violer une adolescente. La première personne à qui j’en ai parlé c’était une amie. J’ai juste dit qu’un truc s’était passé avec cette femme qui n’était pas normal. Elle m’a tout de suite crue. Le jour où j’ai pris conscience des choses pour la première fois, j’avais 38 ans et demi. J’expliquais les faits, je disais que c’était de ma faute, j’avais honte. J’étais et je suis encore dans la culpabilité.

Je suis allée voir le site du Dr Muriel Salmona sur internet, j’ai alors découvert puis compris ce qu’était le viol, l’amnésie traumatique, le stress post-traumatique. En 2015, j’ai acheté “le petit vélo blanc” de Cécile B (Mié Kohiyama). Ce livre m’a aidé à mettre de mots sur ce que je ressentais intérieurement tout comme le livre de Flavie Flament, “la Consolation”. Ces trois lectures ont été salvatrices.

J’ai fini par comprendre ce qu’il s’était réellement passé et commencé à sortir de la honte et de la culpabilité après un enfermement de plus 20 ans. Si je portais plainte pour ces faits, jamais on ne me croirait, on remettrait en doute ma parole, on me mettrait en cause. En outre, cela ne sert à rien puisque lorsque les faits sont remontés, c’était déjà trop tard. Le délai de prescription était passé. A 40 ans, sous le choc des souvenirs qui remontaient j’ai voulu la revoir. Je voulais comprendre. Elle avait une mine déconfite, elle m’a tout de suite parlée de prescription. J’aurais voulu qu’elle s’excuse.

Aujourd’hui, j’ai encore peur. Dans les relations sexuelles, je suis toujours ailleurs. Je ne suis pas du tout attirée par les femmes. J’ai rencontré mon mari à 16 ans et demi juste après cette histoire. Nous n’avons pas une relation sexuelle épanouie mais cela n’est pas l’essentiel. J’ai peur qu’on ne me croit pas car c’était une femme et que j’étais une adolescente. J’ai l’impression de ne pas être légitime. J’ai beaucoup souffert au moment du mouvement balancetonporc, parce qu’on ne parlait que des relations entre les femmes et les hommes, jamais un témoignage d’adolescente violée par une femme.

Je travaille dans la fonction publique et je suis reconnue professionnellement alors j’ai peur que les compétences qu’on m’accorde soient mises à mal. Mes parents sont au courant. Ils m’ont crue. Ma mère s’est effondrée en culpabilisant de n’avoir rien vu. J’en veux à mes parents. Je ressens encore de la colère. J’ai besoin que les gens comprennent pourquoi je ne vais pas bien depuis quatre ans. J’ai été sous somnifères et sous antidépresseurs. Je n’ai pas voulu qu’on sache que j’étais arrêtée pour des problèmes psychologiques.

Mon mari est au courant et me soutient. Mes deux enfants sont au courant. De même que mes amis très proches. Pour la première fois, je me sens moins seule. Mon amnésie traumatique n’est toujours pas terminée. Tous mes souvenirs n’ont pas encore refait surface. J’ai des hauts et beaucoup de bas. Je sais en revanche que quel que soit le temps que cela va prendre et quelques soient les états par lesquels je passe, c’est une phase obligatoire pour me soigner et passer à autre chose.

Il est primordial que l’amnésie traumatique soit inscrite dans la future Loi.Sans cette amnésie, je ne serais pas vivante aujourd’hui. Ce mécanisme psychologique m’a permis de supporter l’insupportable. La reconnaissance de l’amnésie traumatique dans le cadre d’un viol ou d’un abus est vitale pour une victime afin qu’elle puisse porter plainte lorsque les souvenirs surgissent, si elle en a la force et la volonté. Et aussi lui permettre d’être soignée car l’accompagnement par des professionnels de la santé est indispensable pour « guérir » psychologiquement suite à de tels faits.

Sarah (pseudo)

Travaille dans la fonction publique